Un Sommet noir contre le «déni collectif»

Le militant Will Prosper estime qu’il est grand temps que le Québec mène une large conversation sur le racisme.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le militant Will Prosper estime qu’il est grand temps que le Québec mène une large conversation sur le racisme.

« Racisme systémique ». Même la candidate à la présidence américaine Hillary Clinton a prononcé ces mots lors de son discours d’acceptation. Alors que le Québec en est encore à l’étape du « déni collectif », selon des membres du collectif Montréal Noir, un Sommet noir baptisé Hoodstock se tient samedi prochain.

Le regroupement, formé après la mort de Bony Jean-Pierre en avril dernier, est l’une des voix qui réclament la tenue d’une commission sur le racisme systémique. Espérant que l’expérience américaine puisse éclairer et inspirer, deux activistes ont également été invités à prendre la parole.

En retard

« Mon impression est que le Canada en est encore à reconnaître que c’est un problème, quelques pas institutionnels derrière », a ainsi commenté Kali Akuno. Auteur et militant, il vient de Jackson au Mississippi, où plus de 85 % de la population est noire. Pas que « les États-Unis soient plus avancés pour trouver des solutions, mais il y a davantage cette conversation », poursuit-il.

La taille de la communauté afro-américaine explique que les enjeux de discrimination, de profilage racial et de racisme fassent surface avec plus d’intensité au sud de la frontière, selon lui. « Mais il serait faux de croire que les statistiques sont mieux ici », avertit Will Prosper, très actif dans les mouvements communautaires de Montréal-Nord.

Écarts d’éducation et de salaire, difficultés d’embauche, surreprésentation carcérale, sous-représentation politique ; les indicateurs pointent tous dans la direction d’un fossé entre les « Blancs » et les « communautés racisées ».

M. Prosper cite notamment une étude réalisée par Jason Carmichael de l’Université McGill. Le chercheur y établit que les villes comptant plus de membres des Premières Nations et des minorités visibles présentent aussi un corps policier plus imposant, sans lien avec le taux de criminalité. Ce sont 25 000 personnes issues des minorités visibles qui doivent être embauchées dans les organismes publics du Québec pour correspondre à leur proportion dans la population.

Dans le milieu

Sa consoeur américaine Rose Brewer, fraîchement débarquée à Montréal, note un racisme entre « latent » et « palpable ».

« J’ai été frappée que nous ayons une si petite présence au Forum social mondial (FSM) [qui se tient à Montréal en ce moment] », a-t-elle déploré. Ils ont en effet dû insister sur l’importance de « sortir du centre-ville » pour aborder le racisme systémique près de ceux qui le subissent en premier lieu.

La grande conférence de clôture des activités de Hoodstock ce samedi au parc Henri-Bourassa a finalement été organisée en collaboration avec le FSM, à défaut de quoi ils auraient été « invisibles » de cette grand-messe.

Les cris d’alarme ont souvent émané de Montréal-Nord, et « c’est aussi là que les solutions peuvent émerger », selon Gabriella Kinté, également membre du collectif derrière Hoodstock. Une commission sur le racisme systémique lui apparaît comme la suite logique de brassage d’idées. « Il n’existe pas de définition reconnue. Une commission servirait à établir des critères de base, à documenter cette réalité », expose-t-elle.

« C’est dommage qu’on ait peur d’aborder le sujet ici, on nous reproche tout de suite de faire du “Québec bashing” » remarque Will Prosper. La tribune doit s’ouvrir, réitère-t-il.

L’Ontario a fait figure de pionnière en la matière en créant un Bureau de l’antiracisme (Anti-Racism Directorate) en février dernier. Dans la foulée de cette création, le ministre Michael Coteau a également été nommé responsable de l’antiracisme.

« C’est là que nous sommes rendus », renchérit le militant Kali Akuno. Après la reconnaissance du problème aux États-Unis, « ceux avec qui l’on s’assoit à table doivent avoir le pouvoir de créer des politiques publiques. Sinon il y aura beaucoup d’agitation sociale ».

Une pétition pour la création d’une commission sur le racisme systémique circule depuis mai dernier et plus de 2000 personnes y ont apposé leur nom.

Presque simultanément au Sommet noir, les jeunes libéraux débattront durant leur congrès d’une proposition en faveur d’un tel exercice.


1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 août 2016 07 h 29

    … discuter ?

    « les indicateurs pointent tous dans la direction d’un fossé entre les « Blancs » et les « communautés racisées ». » (Sarah R. Champagne, Le Devoir) ;
    « C’est dommage qu’on ait peur d’aborder le sujet ici, on nous reproche tout de suite de faire du “Québec bashing” » (Will Prosper, militant actif, Mouvements communautaires, Mtl-Nord)

    De ces citations, ce questionnement :

    Tout d’abord, et depuis l’ère des « ethnies », il est comme étonnant de parler encore de la « race » humaine à partir de concepts liés au monde des « races », un monde qui, n’existant plus, semble réactiver un vocabulaire « colonial » dépassé, vétuste, désuet et a-historique, susceptible d’aberrations et de mécompréhensions citoyennes , communautaires ou systémiques !

    De ce sens, une question : les « communautés racisées » incluent-elles les « blancs » ou en sont-ils exclus ?

    De plus, et du même souffle, il serait abusif d’aborder un sujet qui, regardant des rapports de mutualités entre les communautés ethniques, relève d’autres réalités que celles du « racisme » !

    Que faire avant d’avoir peur de …

    … discuter ? - 12 août 2016 -