Amour de combattants

Daniel Morel a saisi dans un égoportrait le baiser qui a suivi la cérémonie de son mariage avec Marcela Escribano.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Daniel Morel a saisi dans un égoportrait le baiser qui a suivi la cérémonie de son mariage avec Marcela Escribano.

En quête d’histoires d’amour réelles, Le Devoir s’est invité dans des mariages de diverses communautés culturelles, aux rites et traditions pluriels. Notre série Quatre mariages et un enterrement vous promène de voeux en voeux dans des rituels qui soulignent l’amour… et la mort. Premier de cinq textes.

« Vous pouvez embrasser la mariée », a dit le célébrant dans un grand sourire. Le marié a penché son visage encadré de fines bouclettes grisonnantes vers celui de son amoureuse pour y déposer un doux baiser… tout en braquant son appareil photo sur eux, prenant des égoportraits. Les invités ont ri. S’il avait pu, Daniel Morel aurait fait lui-même ses photos de mariage.

« Je ne sors jamais sans mon appareil », confie le photojournaliste haïtien. Enfant, il a flirté avec la musique et les arts dans un centre devant la boulangerie de son père, à Port-au-Prince. Il n’avait pas d’appareil photo — son père en gardait un jalousement dans une boîte pour ne pas abîmer cet objet précieux qui n’a finalement jamais servi —, mais entouré de couleurs et de lumière, son oeil photographe, lui, s’affûtait.

Dépourvu de pellicule, il devait graver les images dans sa mémoire. Dont une en particulier. « C’était en 1964. Il y a eu la fusillade publique de deux jeunes condamnés à mort. Le régime [de François Duvalier dit « Papa Doc »] a obligé tous les étudiants à aller regarder. J’avais peur. Je ne voulais pas entendre le son des coups de feu », raconte Daniel, aujourd’hui âgé de 65 ans.

Je ne m’attendais jamais à avoir une autre histoire d’amour

 

Cette photo qui le hante encore aujourd’hui a déclenché sa soif de documenter l’actualité. Ce fut sa première école. Jusqu’à ce que, à l’âge de 19 ans, sa mère le fasse échapper à la dictature grâce à un visa de touriste pour les États-Unis et qu’il s’achète son premier appareil, un Minolta.

Sa vie est devenue photographie. New York Times, Wall Street Journal, Vanity Fair et 14 ans à l’Associated Press.

En 2011, il est récompensé par le World Press pour sa série de photos bouleversantes prises tout juste après le tremblement de terre en janvier 2010. Quelques-uns des clichés qu’il a publiés sur Twitter à ce moment-là l’ont plongé dans le plus grand combat de sa vie, un peu à la Claude Robinson. L’Agence France-Presse, par son distributeur américain, Getty Images, avait diffusé les photos de Daniel à ses clients, sans autorisation au préalable et sans payer de droits d’auteur. Au terme d’un grand combat à la David contre Goliath, un tribunal états-unien lui donne raison et la cause fait jurisprudence.

On pourrait dire que c’est aussi la photo qui lui a fait rencontrer la nouvelle femme de sa vie. Ou plutôt son oeil de photographe sensible à la beauté. À celle de Marcela Escribano, une Québécoise d’origine chilienne, qui l’après-midi de leur rencontre est assise seule à une table de l’hôtel Oloffson, à Port-au-Prince. Le plus romantique des Caraïbes, cet hôtel, qui séduit écrivains et artistes, se tient debout depuis 1896 et a même résisté au séisme. Bel endroit pour la rencontre de deux personnes qui ont combattu toute leur vie. « Il s’est approché pour m’emmener visiter une exposition dans le ghetto, mais je faisais un rapport de séjour, je n’avais pas la tête à ça. Mais il a insisté, insisté… », dit-elle, sous le regard faussement incrédule de Daniel. Lui, était veuf mais avait une compagne et des enfants. Et comme tout bon guerrier, il a lutté pour sa belle. « On ne s’est plus jamais séparés depuis. »

C’était il y a deux ans. Marcela travaillait pour l’organisme québécois Alternatives. Elle était en crise de couple, en pleine séparation avec son compagnon brésilien de l’époque. Auparavant, cette militante et leader de gauche a été emprisonnée pendant cinq ans sous la dictature de Pinochet alors qu’elle était étudiante, pour avoir participé à des manifestations d’opposition. À sa sortie, elle s’est mariée à un politicien québécois qui l’a ramenée avec lui à Montréal, et avec qui elle a eu deux enfants.

En coopération internationale, en humanitaire ou dans le communautaire, Marcela n’a jamais abandonné le combat. Des luttes pour la libération de Mandela, contre le changement climatique dans le Brésil de Lula, en passant par des campagnes de financement pour l’accès aux médicaments dans le gouvernement de Fidel Castro à Cuba. Et Haïti, où son destin a croisé celui de Daniel.

Un acte rebelle…

Après une vie de jolies galères et quelques échecs amoureux, elle se préparait à passer sa vie seule. « Je ne m’attendais jamais à avoir une autre histoire d’amour », dit la quinquagénaire dans un accent chantant. « Les choses se sont faites naturellement. On s’est laissé aller. » « Il ne faut pas penser à l’âge, ajoute son amoureux. On voit la différence dans nos corps, oui, mais on n’a qu’à s’acheter des lunettes ! » À part ça, ce qu’on a dans la tête — et dans le coeur —, ça ne change pas, explique-t-il.

Pourquoi le mariage ? « C’est une célébration de notre rencontre. Pour une femme, c’est un cadeau. Il y a l’amour, mais il y a aussi la fête pour s’unir », répond Daniel. Il a eu l’idée de demander la main de sa bien-aimée au sortir d’un mariage indien des plus festifs célébré dans un restaurant marocain. « Le mariage était déjà fait dans notre conscience, mais maintenant, on s’est dit qu’on allait faire une belle fête avec la famille et les gens qu’on aime, explique pour sa part Marcela. On ne l’enregistre pas comme mariage légal. »

C’est un acte rebelle ? « Oui, répond fièrement Daniel. On n’a pas besoin d’un papier pour célébrer notre amour. »

… et multiculturel

Un acte rebelle commis au cours d’une cérémonie qui n’a rien de traditionnel. Certes la mariée portait une robe faite de voile blanc crème, mais il n’y eut ni chapelet sur la corde à linge ni smoking — « la seule fois où j’ai dû mettre une cravate, c’était pour un boulot de chauffeur de limousine et je l’ai quitté », dit Daniel en riant. Et il y a bien failli ne pas avoir de bague. « Je n’avais pas pensé à la bague. C’est ma soeur, qui est arrivée du Chili, qui m’y a fait penser », raconte Marcela. Daniel avait proposé d’en acheter une et de la retourner le lendemain, comme certains louent des robes de mariée. « Non, non. Ça, c’est la méthode haïtienne », le taquine sa douce, qui admet avoir aussi oublié le gâteau. « J’ai dû courir à la pâtisserie. »

À la maison Pitfield, au nord de Montréal, famille et amis — une quarantaine de personnes tout au plus — se sont ainsi rassemblés sur les tables à pique-nique du petit jardin dans un mariage convivial « apportez votre vin ». Danse moderne chilienne, poèmes, chants et hommages en français, anglais, espagnol, créole et urdu et musique arabe. Si ce n’est pas ça un mélange de culture… « C’est de l’ouverture. On est chanceux parce qu’on a un réseau d’amis tellement intéressants, tellement vivants », se réjouit Marcela, qui s’identifie au Québec sur le plan culturel et des valeurs « pour la diversité ». « Au Chili, c’est plus catholique, plus conservateur. Je suis bien ici. J’aurais de la difficulté à vivre dans un lieu qui n’est pas ouvert sur le monde. »

Qui prend mari prend pays, dit le (vieux) dicton. C’est plutôt Daniel qui est venu rejoindre sa belle. Il a installé ses pénates au centre-ville de Montréal, après toute une vie entre New York et Haïti. « On a plein de projets », souligne Marcela, enthousiaste. « La retraite ? C’est pour les esclaves », renchérit son amoureux. Cet automne, les tourtereaux ouvriront un café photo pour y organiser des expositions. Après des années de lutte pour se réaliser pleinement et se faire respecter comme photojournaliste, Daniel Morel a envie de donner au suivant. Il voudrait offrir des ateliers de photographie aux enfants. « J’ai envie de planter ces graines-là, dit-il. En vieillissant, tu peux toujours être une meilleure personne. Ça dépend de ton combat ». Et à deux, on est toujours plus forts.