Agression d’un itinérant à Montréal: une occasion de faire tomber les préjugés

Raymond, le sans-abri qui apparaît dans les vidéos, a été rencontré aux abords du métro Papineau, où auraient eu lieu les deux agressions.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Raymond, le sans-abri qui apparaît dans les vidéos, a été rencontré aux abords du métro Papineau, où auraient eu lieu les deux agressions.

Les portes d’organismes venant en aide aux personnes itinérantes sont grandes ouvertes pour accueillir le jeune homme qui a été formellement accusé, en Chambre de la jeunesse vendredi, de voies de fait et de harcèlement criminel à l’endroit d’un sans-abri.

L’adolescent serait celui qui apparaît dans deux vidéos diffusées sur Facebook, dans lesquelles il lance le contenu d’un verre au visage d’un sans-abri, puis le gifle au visage.

En salle de cour, il est resté silencieux, se frottant nerveusement les mains pendant que son avocate, Adriana Chafoya-Hunter, a déclaré qu’il avait l’intention de plaider non coupable.

La Couronne s’étant opposée à sa libération, l’adolescent, dont l’identité est protégée parce qu’il est mineur, restera détenu dans un centre jeunesse jusqu’à son retour en cour, mardi. En plus des deux chefs de voies de fait et du chef de harcèlement criminel, il fait face à des accusations de vols qualifiés et d’extorsion dans d’autres dossiers.

Selon l’avocate de la défense Véronique Robert, qui n’est pas impliquée dans le dossier, il ne serait pas étonnant que le jeune homme change d’idée et enregistre une reconnaissance de culpabilité. « Je ne vois pas comment on pourrait faire un procès là-dedans, à moins que l’identification [de l’accusé] ne soit pas claire sur la vidéo », a-t-elle commenté. L’accusation de harcèlement criminel, qui sous-entend que des gestes répétés ont été posés, semble aussi confirmer que le jeune homme est celui qui apparaît sur les deux vidéos, a ajouté l’avocate.

Portes ouvertes

Dans le grand local où Le Devoir l’a rencontrée, la directrice générale de la Mission Mile-End, Linda Lou Hachey, a déclaré que la porte de son organisme était grande ouverte. « Il peut venir ici quand il veut », a-t-elle lancé. « Je pense que ça l’aiderait à comprendre que la vie dans la rue, c’est difficile. Et ce n’est pas un choix », a renchéri sa collègue Lori Olson, qui dirige les programmes de l’organisme, qui vient en aide aux personnes vivant en marge de la société.

Le président de la Mission Old Brewery, Matthew Pearce, a aussi proposé d’accueillir le jeune pour qu’il fasse du bénévolat dans le refuge qu’il dirige. « On va le former, pas l’attaquer, a-t-il promis. Il est à un âge où on peut le former. Il est mal dirigé en ce moment, est-ce qu’on peut le remettre sur les rails ? »

 
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La directrice générale de la Mission Mile-End, Linda Lou Hachey (à droite), et sa collègue Lori Olson sont prêtes à ouvrir les portes de l’organisme au garçon pour qu’il prenne contact avec le milieu de l’itinérance.

Le « remettre sur les rails », voilà une proposition qui a trouvé écho chez l’artiste Dan Bigras, porte-parole du Refuge des jeunes depuis 1991. « Quand on dit qu’un jeune manque d’attention au point de faire une affaire comme ça, on ne pourrait pas lui en donner, de l’attention, pour le convaincre qu’il mérite autre chose que de se faire lyncher par le peuple ? » a-t-il demandé.

À la lumière d’une conversation publiée sur sa page Facebook, il semble que l’adolescent soit hébergé en centre jeunesse depuis quelque temps. « Il peut s’y trouver parce que c’est un jeune contrevenant ou parce qu’il est sous les services de la protection à la jeunesse », a expliqué Me Robert, prudente parce que cette information n’a pas été confirmée.

Atteinte à la dignité

Rencontré aux abords du métro Papineau, où auraient eu lieu les deux agressions, le sans-abri qui apparaît dans les vidéos s’est montré moins tendre à l’endroit du jeune. « C’est de la pouillasse », a répété l’homme de 73 ans, fâché par les agressions qu’il aurait vécues dans la nuit de mercredi à jeudi. Celui qui s’est présenté sous le nom de Raymond a fait état d’une vie difficile, marquée par la dépendance au jeu et à l’alcool et passée principalement dans la rue, depuis « huit ou neuf ans ». « J’étais mécanicien », a-t-il dit au sujet de son ancienne vie.

Une vie antérieure, Dan Bigras en a aussi eu une, dans les rues de Québec, quand il était adolescent. « Je me souviens, il y avait une mère. En passant à côté de moi dans la rue — je n’étais pas sale et tout crotté, j’étais juste éffoiré là et c’était clair que ça allait moyen bien —, la mère tirait son enfant en disant : si t’es pas sage, tu vas finir comme lui, a-t-il raconté. Comment tu penses que je reçois ça, moi ? J’ai envie de tuer la Terre en entier. Ça fait mal, esti, t’es dans la rue, tu vas déjà pas bien, et tu te fais traiter comme ça. »

Aux mots de cette passante, il a associé les gestes qu’aurait présumément posés l’adolescent. « C’est une agression parce qu’on pense que tu ne vaux rien, que tout le monde te méprise et qu’on ne payera pas trop cher », s’est-il désolé.

« Nous ne vivons pas ce qu’ils vivent. Les regards baissés, les yeux fuyants, ce sentiment de jugement qu’ils ressentent parce qu’ils ne portent pas les bons vêtements, parce qu’ils sont peut-être sales », a ajouté Linda Lou Hachey. « Une partie de la société ne voit pas ces gens comme des humains », a aussi avancé Lori Olson.

Mais une autre partie de la société — de plus en plus grande, selon les intervenants à qui Le Devoir a parlé — tente de comprendre la réalité des sans-abri, en s’éloignant des préjugés. « Quand j’ai commencé Le Refuge, il y a 26 ans, la réaction que j’avais, c’était : il faut les punir, les fouetter, les envoyer en prison », a raconté Dan Bigras, au sujet des commentaires qu’il entendait à propos des itinérants. « C’était très agressif. On n’a aucune idée du progrès qui a été fait sur le regard qu’on a sur eux. »

Selon Matthew Pearce, la médiatisation d’agressions visant des personnes sans-abri donne l’impression que ces attaques sont en hausse. À preuve, cette vidéo publiée en juin, dans laquelle un homme lance un verre de boisson gazeuse à un itinérant en lui criant de se trouver un emploi. « Des gestes de manque de respect, ça arrive fréquemment, a cependant nuancé M. Pearce. Je ne sais pas si c’est en croissance, mais c’est en persistance. »

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