Le mouton est-il un mouton?

La chercheuse Thelma Rowell montre les moutons comme « des êtres sociaux sophistiqués ».
Photo: Mychele Daniau Agence France-Presse La chercheuse Thelma Rowell montre les moutons comme « des êtres sociaux sophistiqués ».

L’espace de quelques semaines, nous reproduisons une série estivale dans laquelle nos collègues du Temps se penchent sur la zoologie hasardeuse que les humains utilisent pour parler d’eux-mêmes. Dans le troisième de cinq articles, on s’interroge : le troupeau est-il une masse bêlante et indifférenciée, caricature des multitudes humaines ?

« Bêlants », « en troupeau », « comme des moutons ». En disant cela, on a tout dit : les quidams qu’on a frappés de ce jugement implacable sont renvoyés au rang d’êtres sans personnalité, sans initiative autonome, sans opinion individuelle. L’image d’une masse de quadrupèdes laineux suffit à réduire un groupe humain à un moutonnement indistinct. Régie par le consensus aveugle et par une bêtise ontologique, la multitude ainsi désignée suit le mouvement aléatoire de chacun de ses membres, ou l’impulsion du premier leader venu. Comme un troupeau de moutons, justement. Sauf que les moutons ne sont pas comme ça.

Primatologue devenue, si l’on ose dire, « moutonologue », Thelma Rowell s’emploie depuis vingt ans à réhabiliter cet animal discrédité. Le mouton est considéré « comme le paradigme du grégarisme et de la stupidité », écrit-elle dans une étude publiée dans la revue Ethology en 1993. Faux ! En étudiant un troupeau sauvage, la chercheuse découvre des formes d’intelligence émotionnelle et sociale égales ou supérieures à celle des primates, comprenant « un répertoire élaboré », « un système de règles établies de manière interactive » et « des liens à long terme entre individus ».

Nos questions bêtes

Quelques années plus tard, dans la seconde moitié des années 1990, une équipe britannique entreprend de vérifier si les moutons (domestiques, cette fois) se distinguent et s’identifient mutuellement, et s’ils sont dotés, comme les primates, d’un circuit neuronal spécialisé dans la reconnaissance faciale. Les résultats, résumés dans la revue Nature en novembre 2001 (Keith M. Kendrick et al., Sheep don’t forget a face, soit Les moutons n’oublient pas un visage), sont sans équivoque.

L’équipe découvre que les moutons se reconnaissent individuellement, même en photo. Ils gardent en mémoire pendant plus de deux ans l’aspect individuel d’une cinquantaine de congénères, même après une séparation (montrez-leur l’image d’un proche perdu de vue, ils la saluent en bêlant). Et ils savent faire la même chose pour les visages humains. Une mémoire sociale, des liens personnalisés, des relations électives (les éthologues n’hésitent pas à parler d’« amitié »), une régulation complexe entre les interactions individuelles et la dynamique groupale… on est très loin du moutonnement indifférencié.

D’où venait donc notre fourvoiement ? La réponse se cache dans deux questions qui taraudaient Thelma Rowell lorsqu’elle s’occupait de grands singes : « Pourquoi les primates sont-ils tellement plus intelligents et socialement dégourdis que les autres animaux ? » Et aussi : « Le sont-ils vraiment ? » Le problème, se dit la chercheuse, n’est peut-être pas du côté de l’animal observé, mais de l’observateur. « Nous avons posé des questions intelligentes aux singes [peuvent-ils mentir, ont-ils conscience d’eux-mêmes, ont-ils accès au langage ?] et leurs réponses nous ont encouragés à des questions plus intelligentes encore. Mais qu’avons-nous demandé aux autres ? » s’interroge Vinciane Despret, philosophe des sciences belge et propagatrice infatigable des thèses de Thelma Rowell en francophonie. Constat affligeant : les questions que l’éthologie classique pose aux moutons portent essentiellement sur leur relation aux ressources : en gros, sur leur broutement, c’est-à-dire « la manière dont ils transforment l’herbe en gigots ».

En changeant d’approche et en leur posant des questions intéressantes, les abordant « avec des dispositifs semblables à ceux qu’elle utilisait pour les babouins ou les chimpanzés », Thelma Rowell montre les moutons comme « des êtres sociaux sophistiqués ». Il fallait pour cela changer de troupeau : les études précédentes « avaient toutes comme trait commun de travailler avec des troupeaux composés juste pour la recherche, dans lesquels les animaux ne se connaissaient pas ; Thelma Rowell va leur laisser un temps long pour s’organiser », explique Vinciane Despret. Il fallait donc de la patience, « car le temps des moutons n’est pas du tout le même que le nôtre ». C’est ainsi que Thelma Rowell en vient à s’installer à demeure dans le nord de l’Angleterre avec un troupeau. Sous ses yeux apparaissent alors les amitiés (les moutons « sont sans cesse en train de fabriquer des liens »), les jeux et les « propositions de déplacement » que les animaux se font en levant leur museau en l’air.

Le baiser et la gravité

« Anthropomorphisme », râleront les détracteurs. « Antropomorphophobie », leur rétorquera-t-on. Ou « anthropodéni » (anthropodenial), terme inventé en 1999 par le primatologue néerlandais Frans De Waal, lequel revient là-dessus dans son dernier livre, Are We Smart Enough to Know How Smart Animals Are ? (Sommes-nous assez malins pour savoir à quel point les animaux le sont ?). L’anthropodéni est « le refus de voir chez les autres animaux des traits semblables aux nôtres, ou d’en voir des semblables aux leurs chez nous ». Cette attitude, note le chercheur, « cache souvent une vision prédarwinienne, inconfortable avec la notion des humains en tant qu’animaux ». Pure coquetterie d’Homo sapiens : nommer « contacts buccaux » les baisers que s’échangent les grands singes, c’est comme « donner à la gravité terrestre un nom différent qu’à celle de la Lune, juste parce que nous pensons que la Terre est spéciale ».


Lundi prochain : Le déni, une affaire d’autruches ?