Attendre le Canada dans un climat antiréfugiés

Les enfants de Feras Darwish (à gauche) ont commencé à apprendre le français avec leur mère.
Photo: Facebook Les enfants de Feras Darwish (à gauche) ont commencé à apprendre le français avec leur mère.

Une famille de réfugiés syriens, parrainée par un groupe de jeunes Montréalais, est sans nouvelles du Canada, alors que leur quartier de résidence dans un village de Turquie est déchiré par des tensions raciales.

Feras Darwish craint pour la sécurité de sa famille, qui a pourtant passé avec succès son entrevue il y a trois mois à l’ambassade canadienne à Ankara. « On est toujours en attente, on a aucune nouvelle du Canada », a dit au Devoir Feras Darwish, via le service de messagerie de Facebook.

Il y a dix jours, le bureau de circonscription de la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, qui fait le suivi sur les parrainages, a confirmé que la famille Darwish avait passé avec succès toutes les étapes du processus d’immigration, y compris les enquêtes de sécurité. Il ne restait plus qu’à obtenir l’approbation finale d’un fonctionnaire, qui octroie le visa de résidence permanente, pour que cette famille de Syriens réfugiés en Turquie depuis neuf mois puisse prendre l’avion jusqu’au Québec, où elle est impatiemment attendue par tout un comité d’accueil de Québécois. La famille détient même déjà son Certificat de sélection du Québec (CSQ).

Climat tendu

Dimanche, dans le village d’Ortahisar, en Cappadoce, des bagarres ont éclaté après que de jeunes Turcs eurent menacé et agressé des Syriens vivant dans l’immeuble où logent la famille Darwish ainsi que plusieurs autres familles de réfugiés. « Les Turcs étaient ivres et ils ont essayé de renverser [en auto] des Syriens », raconte Feras, qui n’était toutefois pas présent lors de l’incident. Selon les informations qu’il a obtenues, une bagarre aurait éclaté, à coups de barre de fer et de bâtons (certains ont parlé d’une « arme blanche ») et deux Turcs ont été transportés à l’hôpital pour soigner leurs blessures. « Il y en a qui disent que c’est les Turcs qui avaient les couteaux et que les Syriens leur ont enlevés parce qu’ils étaient saouls », poursuit Feras Darwish.
 

Sur les traces des Darwish
La famille Darwish a quitté la ville de Konya pour celle d'Ortahisar Belediyesi il y a quelques temps.
Le Devoir

Pour lui, peu importent les détails des incidents. Ils ne font que confirmer le climat tendu dans lequel vit la famille, qui est arrivée dans la ville turque de Konya en novembre dernier, et qui a ensuite été évincée et contrainte de déménager à trois heures de là, dans le petit bled touristique d’Ortahisar. Feras travaille au petit matin comme boulanger pour moins de 300 $ par mois et transporte parfois du charbon pour gagner un peu plus de sous. Les enfants, âgés de 6 à 13 ans, sont toujours privés d’école, mais ont commencé à apprendre le français par eux-mêmes, avec leur mère.

Sa famille et lui vivent dans un immeuble de huit appartements, dont la plupart sont occupés par des familles de réfugiés syriens. Depuis les bagarres de dimanche, toutes les familles syriennes, sauf les Darwish, ont quitté les lieux. « Des personnes impliquées dans [l’incident] vivaient dans notre immeuble », a expliqué le père de famille. « [Les Turcs] sont venus nous crier des insultes et nous lancer des pierres, simplement parce qu’on est Syriens », ajoute M. Darwish. Selon lui, les insultes en turc et les regards méprisants font partie du quotidien des Syriens en Turquie. « Il y a des gens gentils comme cette femme, au supermarché, qui nous soutient et qui a condamné ce que les Turcs nous ont fait. Mais malheureusement, elle ne peut pas faire grand-chose d’autre. »

Dans l’impasse

Apprenant les faits, Maude Ménard-Dunn, qui est la leader du groupe de Montréalais qui parraine les Darwish, s’est empressée d’écrire un message sur Facebook. Elle a enjoint à toute la communauté qui soutient la famille d’écrire au ministre de l’Immigration et à l’ambassade canadienne à Ankara pour manifester leur inquiétude et les inciter à faire quelque chose. Plus d’une centaine de personnes ont répondu à son appel de solidarité.

Pour toute réponse, l’unité de traitement des réfugiés a dit qu’elle avait tenté en vain de joindre la famille Darwish à son numéro de téléphone cellulaire. Feras Darwish confirme que le réseau n’est pas optimal dans la région où il se trouve, mais Mme Ménard-Dunn a réussi à l’appeler sans problème mardi. Feras Darwish a également un accès facile à Internet.

Il y a des limites à l'aide qu'un pays peut apporter aux personnes qui n'ont pas la citoyenneté de ce pays

 

Qui assure la protection des réfugiés acceptés au Canada comme les Darwish ? À Ottawa, le ministère de l’Immigration et celui des Affaires étrangères se sont renvoyé la balle. La demande des Darwish est acceptée, alors Immigration Canada prétend que la protection des ressortissants canadiens revient à la diplomatie canadienne et à son réseau d’ambassades. À l’inverse, comme les Darwish n’ont pas reçu leurs visas de résidents permanents et n’ont pas encore leurs passeports, ils relèvent du ministère de l’Immigration, a-t-on indiqué au cabinet du ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion. Le directeur des communications de ce cabinet, Joseph Pickerill, a dit au Devoir que la sécurité des réfugiés syriens n’était pas l’affaire de son ministère. « Le HCR [Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies] et l’OIM [Organisation internationale pour les migrations] sont responsables jusqu’à ce que [les réfugiés] arrivent en territoire canadien. Il y a des limites à l’aide qu’un pays peut apporter aux personnes qui n’ont pas la citoyenneté de ce pays », a-t-il répondu par courriel.

Des délais

Immigration Canada rappelle que les réfugiés syriens dont la demande de parrainage a été reçue avant le 31 mars 2016 — ce qui est le cas des Darwish, qui ont passé avec succès leur entrevue le 19 avril dernier — « arrivent au Canada trois à six mois après leur entrevue ». Il faut également calculer le temps requis pour obtenir les autorisations de sortie et les billets d’avion. À ce stade, comme les 25 000 premiers réfugiés syriens sont arrivés au Canada, les autres ne sont plus transportés à bord de vols nolisés, ce qui peut occasionner des délais.

Des délais qui ont d’ailleurs permis aux répondants de la famille Darwish d’être plus que prêts : depuis le 1er juillet, un coquet appartement dans une coopérative d’habitation, tout repeint et meublé, attend Feras, Marwa et leurs enfants Adel, Sara, Batoul et… Tom et Boos, leurs deux chats, des membres à part entière de la famille, insistent les Darwish.

Consultez tous les textes de notre série sur la famille Darwish

À voir en vidéo

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 27 juillet 2016 19 h 15

    Le Le Canada est gaté avec Trudeau le selfie-man parfait

    et le tres éclairé Stéphane Dion parlent des Syriens mais ne font rien dans ce cas précis laissant la tache a des fonctionnaires ou dépassés ou qui se prennent pour des ministres......