Recherche humains pour échanges de neurones

Le site de partage de connaissances E-180 met en relation des «profs» citoyens et des «élèves» avides de savoirs. L’offre va des cours de violon à l’abc de la construction d’une yourte.
Photo: Source E-180 Le site de partage de connaissances E-180 met en relation des «profs» citoyens et des «élèves» avides de savoirs. L’offre va des cours de violon à l’abc de la construction d’une yourte.

L’économie collaborative est en plein essor. Plus que les Uber et Airbnb de ce monde, 170 organismes au Québec forgent cette nouvelle donne, propulsée par Internet et une soif de renouer avec la communauté. Gros plan sur un mouvement qui fait boule de neige. Aujourd’hui : partager son savoir.

Démarrer une entreprise, maîtriser la science du kombucha sans empoisonner ses proches, faire du réseautage d’affaires, créer un site Internet : l’économie du partage s’intéresse de plus en plus à l’échange de savoirs et de connaissances. Grâce à des entremetteurs nouveau genre, la rencontre des cerveaux fait son petit bonhomme de chemin dans la nouvelle économie du partage.

C’est lors de ses études menées pour devenir enseignante que Christine Renaud, fondatrice de l’organisme E-180, a été frappée par la désuétude des méthodes d’enseignement actuelles. « Je ne pouvais pas croire qu’on enseignait encore en plantant un adulte debout devant une classe d’enfants. J’ai commencé à m’intéresser aux écoles alternatives et suis partie faire ma maîtrise à Harvard. » Après une incursion dans le monde des médias, notamment à PBS, où elle s’affaire à promouvoir des baladodiffusions sur les réseaux sociaux, cette férue d’éducation réalise qu’un nombre impressionnant de personnes se tournent vers Internet pour trouver réponse à leurs besoins de combler leur soif d’apprentissage.

« Vers la fin des années 2000, beaucoup de gens utilisaient déjà les réseaux sociaux pour obtenir des conseils professionnels, des contacts. En fait, du braindating [rendez-vous de cerveaux] informel se faisait déjà, avant qu’on en invente le nom », dit-elle.

De retour à Montréal, elle fonde en 2011 la plateforme E-180, un site d’échange de savoirs visant le transfert des connaissances de tout acabit et la rencontre entre « grands esprits ». Jusqu’à ce que E-180 mette le doigt sur l’esprit qui habite sa plateforme et lui donne le nom de braindating il y a deux ans, le concept demeurait brumeux pour plusieurs.

« E-180 n’est pas une entreprise qui gère de la techno, mais d’abord une entreprise sociale qui gère des humains et cherche à leur permettre d’atteindre leur plein potentiel avec les gens qui les entourent », insiste la fondatrice de la plateforme.

En chair et en os

Depuis l’arrivée d’Internet, et encore plus avec les réseaux sociaux, les applications de rencontre sont plus associées aux échanges de fluides corporels et aux promesses de rencontres sulfureuses géolocalisées qu’à la progression du savoir.

Près de cinq ans après sa naissance, la plateforme sociale montréalaise affiche quelque 2700 offres gratuites d’échanges de connaissances et plus de 200 demandes d’informations allant de « comment se construire une yourte » au plus sérieux « comment démarrer sa propre entreprise » ou « créer une webradio ».

En cette ère d’omniprésence des échanges dématérialisés, Christine Renaud croit dur comme fer à ces rencontres en chair et os et à la valeur ajoutée de l’apprentissage par les pairs. Rita Baker, une des membres de E-180 les plus demandés sur la plateforme, a depuis fondé sa propre start-up de marketing communautaire, après avoir beaucoup appris au fil des dizaines de rencontres réalisées par le biais de l’intermédiaire numérique.

« J’ai trouvé l’idée géniale. J’ai d’abord eu des rencontres sur la méditation, le yoga, avant de me concentrer sur le marketing communautaire. On peut rencontrer quelqu’un, pendant une heure dans un café, puis les échanges peuvent se poursuivre — au besoin — par courriel. Des gens m’ont aidé à faire des sites Web, d’autres m’ont donné des conseils de développement d’affaires et sont devenus ensuite membres de mon propre réseau. C’est une magnifique façon de réseauter tout en faisant du bénévolat », insiste l’entrepreneure qui est devenue une mentore très impliquée dans la communauté d’affaires de Montréal.

Son rayonnement sur le site de réseautage lui a même valu des demandes venues du Cameroun, de l’Inde et de l’Égypte.

Apprendre autrement

Loin de se limiter aux savoirs « professionnels », la plateforme de E-180 recrute des adeptes de tout acabit, dont des spécialistes de la procrastination, du « savoir vivre pour moins cher à Montréal » ou de la détente grâce aux chants de gorge inuit !

« Il y a de tout. Des gens qui partagent des connaissances de base, mais aussi des gens qui ont des doctorats et des connaissances inouïes dans plusieurs domaines », insiste Mme Baker.

Youssef Shoufan, photographe, un des premiers membres à s’être enregistré sur E-180, confie s’y être intéressé davantage pour « donner » que pour recevoir des connaissances. « Beaucoup de gens veulent mieux tirer profit de leur propre appareil photo, alors j’ai offert mes services, raconte-t-il. Mais au bout de dix rencontres, par curiosité, j’ai cherché à rencontrer qui avait des connaissances en dessin. Cela a finalement eu un impact sur ma façon de voir la photo. »

« Ce n’est pas du troc, insiste Youssef. Ça ouvre à d’autres façons de voir, de penser. Dans une société où tout est marchandé, ça fait du bien », insiste le photographe, dont la copine, elle, s’est servi de la plateforme pour apprendre les rudiments du violoncelle.

Pour assurer la survie de ce réseau gratuit d’échanges entre érudits, exempt de toute forme de publicité, la fondatrice a créé dans la foulée les Labs E-180, des platesformes conçues et vendues sur mesure à des congrès, des événements ou des entreprises pour faciliter le réseautage entre participants. Depuis quatre ans, la grande rencontre C2MTL a recours à Labs E-180 pour connecter entre eux les milliers de visiteurs inscrits à cette nouvelle mecque de la création et de l’innovation. Cette année, la plateforme « affaire » a été utilisée par 82 % des congressistes de C2MTL et l’outil d’interconnexion a permis au tiers des participants de réaliser plus de 2300 « braindates » en trois jours.

« En 2015, j’y ai réalisé 12 rencontres en 3 jours, s’enthousiasme Rita Baker. Cette année, j’avais reçu 45 à 50 demandes de braindating à la fin de la première journée et j’ai pu en réaliser 24. C’est précieux de pouvoir rencontrer des gens qui pensent autrement que moi. »

Jointe à Berlin, où elle met en place une plateforme de réseautage pour Falling Walls, un grand événement international axé sur la rencontre entre l’art, la science et l’innovation, Christine Renaud souhaite maintenant donner un second souffle à son premier bébé, la plateforme sociale gratuite. « Maintenant que nous avons des sources de financement, on veut recentrer nos énergies sur cette plateforme gratuite. Mon but reste de faire de chaque rencontre une occasion d’apprentissage. Ma mission, c’est encore de transformer les humains en life long teachers [profs à vie]. »

Une entreprise sociale qui gère des humains et cherche à leur permettre d’atteindre leur plein potentiel avec les gens qui les entourent 

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