Point final pour le point final

Le Devoir poursuit sa minisérie d’été sur la ponctuation. Aujourd’hui : le passé et l’avenir du point dans les univers numériques.

Prenons un téléphone non bête au hasard. Mettons celui d’un journaliste du Devoir. Dans les textos récents glanés pêle-mêle, il y a notamment tout ceci :

D’un collègue : « J ai mon lead »

D’une patronne : « Je suis au bureau je t attends et on en parle »

D’une source : « Désolé mais je ne peux pas te parler sur ce sujet »

Que des phrases complètes avec une seule et même caractéristique évidente : l’absence de ponctuation et surtout de point final. Ce petit signe essentiel, certainement le plus fondamental avec la virgule, n’a pas beaucoup la cote dans les textos, mais aussi sur WhatsApp, Twitter et d’autres nouvelles plateformes d’échange. Un monde numérique sans point se profile.

« On réinvente l’utilisation de la ponctuation », dit Louise-Amélie Cougnon, linguiste, chercheuse et coordonnatrice au projet WebDeb de l’Université catholique de Louvain, en Belgique. « On réinvente l’usage : on ne réinvente pas la ponctuation. Un des premiers grands élans concerne la suppression des ponctuants. Le point est supprimé, tout simplement. »

Le WebDeb cartographie le débat public sur Internet. Mme Cougnon le dit elle-même : le fil rouge de ses travaux, c’est « l’influence du numérique sur le langage ».

Elle ajoute qu’en préparation pour l’entrevue, elle a posé la question à des collègues sur leur utilisation du point dans les SMS — les textos, quoi. « Quelqu’un m’a répondu : “Mais moi, je ponctue !” Et ça, c’est très marrant. On interprète très mal ce qu’on fait nous-même. Alors, je lui ai demandé de me montrer son téléphone et je lui ai prouvé qu’il ne ponctuait pas. Ce n’est donc pas une question d’âge. Les plus de trente ans aussi font partie de la culture SMS. Les plus vieux aussi abrègent la langue. Eux aussi éliminent les points. »

Le professeur de l’Université du pays de Galles David Cristal, auteur d’un ouvrage sur l’histoire et l’usage de la ponctuation en anglais, a récemment résumé le constat imparable en disant au New York Times que « nous sommes à un moment décisif dans l’histoire du point final ».

Il a aussi fait remarquer que le point utilisé parcimonieusement acquiert maintenant une valeur émotive. Si l’invité pour lequel vous vous prépariez à mettre les petits plats dans les grands se décommande par texto, vous pouvez répondre : « Bien », sans point. En en mettant un (« Bien. »), ou en mettant un point d’exclamation (« Bien ! »), vous accentuez la réponse pour mieux faire comprendre votre déception. L’observation a été confirmée par une étude récente d’une université du New Jersey : les réactions par un seul mot (« Okay », « Sure », « Yep ») accompagné d’un signe sont perçues comme plus sincères.

Pour Mme Cougnon aussi, la ponctuation, c’est du sérieux, et il n’y a rien de trivial ou de mineur dans l’étude de ce code complexe. « J’ai fait ma thèse sur les langages SMS, dit-elle. Une grosse partie est consacrée à l’utilisation de la ponctuation ou de l’espace. Je m’intéresse maintenant à d’autres médias, et on voit là aussi des utilisations très spécifiques des ponctuants. »

Code partagé

La suppression des signes de ponctuation touche le point, donc, mais aussi les tirets, les apostrophes, la virgule, les deux points ; bref, les signes à fonction rythmique. « Pourtant, ça fonctionne, note la spécialiste. Parce qu’il y a intercompréhension entre les usagers. De fait, tout le monde sait en vrai que les signes de ponctuation peuvent par exemple être ramenés à des blancs graphiques. On le fait et ça marche. »

Cette disparition s’accompagne d’une surutilisation de certains autres signes dans les nouveaux médias par rapport à certains autres écrits normés. « Dans ce cas, la ponctuation joue une fonction intonative et expressive pour ajouter à l’expression une émotion, comme de la tristesse ou de la joie, ou pour créer une emphase », note la pro en donnant l’exemple de la démultiplication des points d’exclamation ou des trois petits points. « On peut aussi montrer qu’on crie en utilisant des majuscules. »

Cela noté, la linguiste ajoute que ces usages empruntent, même sans le savoir, à des techniques inventées par des auteurs il y a belle lurette. « L’utilisation à fonction intonative des ponctuants s’observe déjà depuis longtemps dans la bédé et dans les romans quand on imite l’oral. Je pense par exemple à Zazie dans le métro de Queneau, qui est presque un précurseur des SMS. On pourrait aussi citer les reformulations orthographiques déjà présentes dans les jeux sur la langue au Moyen Âge. On n’a pas inventé ces pratiques avec le SMS, où elles s’activent de façon intensive. »

Droit au but

Seulement, la disparition d’un signe ou la surutilisation d’un autre sur une plateforme ne conduit pas nécessairement au même effet sur une autre. Le point disparaît du texto, mais pas du journal, ni même des courriels, d’ailleurs.

Par contre, la langue courte et efficace des SMS tend à percoler partout. On écrit « to the point », avec ou sans point, dit la linguiste. « Les nouveaux médias exigent du bref et de la vitesse. Cette brièveté et cette rapidité influencent l’écriture plus normée. Par contre, par mes études assez longitudinales, j’ai prouvé qu’il n’y a pas d’influence des nouveaux médias sur l’orthographe des jeunes. »

L’observatrice n’est pas là pour juger d’un point de vue normatif : elle constate, elle décrit et c’est tout.

« La langue vit. Il n’y a pas une meilleure langue à un moment donné. Elle vit autrement aujourd’hui qu’hier et voilà. En plus, on oublie une influence très, très positive des nouveaux médias qui ont permis un retour à l’écrit chez les jeunes. La jeunesse, à travers l’histoire, n’a jamais autant pratiqué l’écrit. Jamais. Il y a déjà eu des élites qui écrivaient beaucoup de correspondance. Maintenant, tous les jeunes écrivent et lisent tout le temps. »

Les journalistes aussi. Avec ou sans point.

 

Le point en cinq temps

Antiquité Les Grecs utilisent un point surélevé, au-dessus de la ligne, pour signaler la clôture d’un texte complet.

Moyen Âge Apparition du periodus, un point dit « en bas », accompagné d’un trait ondulé pour marquer la fin d’un verset, d’une section, mais pas d’une phrase complète.

Renaissance Le point actuel s’impose comme tel, pour marquer la fin d’une phrase. La majuscule va s’adapter à ce nouveau marqueur, qui va lui-même s’effacer devant d’autres indiquant l’interrogation ou l’exclamation. On dit alors ce point « simple » ou « rond ». Son nom dérive du latin punctum, qui désigne une piqûre, y compris celle d’un stylet sur une tablette de cire. Cette source va aussi donner la ponctuation.

1913 Publication du recueil Alcools d’Apollinaire, où est supprimée toute trace de ponctuation, probablement sous l’influence d’expérimentations poétiques de Blaise Cendrars.

1992 Envoi du premier texto commercial au Royaume-Uni. Il dit : « Merry Christmas » (sans point)
2 commentaires
  • Sylvie Plante - Abonnée 25 juillet 2016 06 h 13

    M. Baillargeon, je vous remercie vivement pour cette minisérie d'articles passionnants sur la ponctuation, minuscules signes que Voltaire appelait le «petit monde». Longue vie au Devoir!

  • Jérôme Faivre - Inscrit 25 juillet 2016 11 h 04

    Sans discussion possible ?

    Point barre et Point à la ligne sont également en bateau.
    On comprend donc que, eux aussi, vont tomber à l'eau, frappés par de frénétiques guillemets dans un tonnerre de points d'exclamations.
    Point final ?
    Dommage !