Des Black Panthers à Black Lives Matter, un climat de tension comparable

Des membres des Black Panthers se rangent en formation paramilitaire lors d'une manifestation anti-fasciste à Oakland en 1969.
Photo: Agence France-Presse Des membres des Black Panthers se rangent en formation paramilitaire lors d'une manifestation anti-fasciste à Oakland en 1969.

Pas une coïncidence ni une succession d’événements fâcheux et tragiques, c’est une escalade. Yao Assogba, sociologue à la retraite et spécialiste des droits civiques des Noirs nord-américains, non seulement déplore qu’un autre Noir, cette fois en Floride, ait été atteint (mais pas mortellement) par un policier alors qu’il n’était visiblement pas une menace, mais il craint un retour aux années 1960, époque où des mouvements, comme le Black Panther Party, disaient ne pas avoir peur de prendre les armes pour se faire justice si nécessaire.

« Je crains que ça descende au sein de la population, dans la société civile, et que le tissu social se dégrade, soutient l’ex-professeur de l’Université du Québec en Outaouais. Tant que justice ne sera pas faite, les gens pourraient vouloir se la faire eux-mêmes. Et comme tout le monde a des armes aux États-Unis… »

Déjà, on l’a vu au cours des deux dernières semaines, huit policiers — cinq à Dallas et trois à Bâton-Rouge — ont été tués par des hommes noirs et plusieurs de leurs collègues ont été blessés. Des enquêtes sont en cours, mais tout porte à croire que les tueurs auraient agi en réponse à la brutalité policière qui avait précédé. Des loups solitaires, pour l’instant, qui ne prétendent pas agir au nom d’un groupe.

Retour en arrière ?

M. Assogba estime que l’escalade de violence crée une tension semblable à celle qui prévalait dans les années 1960, décennie de la création du Black Panther Party for Self-Defense. « Est-ce qu’on risque de revenir en arrière, à cette époque-là ? On tend vers ça », a-t-il indiqué. Selon lui, Barack Obama, un président noir, n’a fait que donner l’illusion que l’égalité était atteinte et a du même coup attisé l’intolérance de certains non-Noirs.

Professeure à l’Université du Delaware, Colette Gaiter, qui a également mené des travaux sur Emory Douglas, un artiste ex-membre des Black Panthers, rappelle le climat de terreur qui régnait alors. « Les Black Panthers sont nés parce qu’ils étaient harcelés, agressés et vivaient dans de mauvaises conditions. Ils vivaient dans une prison à ciel ouvert », explique-t-elle.

À l’époque, en Californie, il était permis de se promener avec une arme chargée. Les Black Panthers en profitaient pour se créer une image de durs, s’affichant avec des fusils, chargés ou pas, vrais ou faux.

Pourtant, ce n’était pas, dans ses fondements, un parti prônant la violence, insiste Mme Gaiter. Le groupe en était un d’autodéfense, il menait ses propres patrouilles et ses vigies pour surveiller les agissements des policiers, surtout blancs, et a même fini par détourner un avion en exigeant une rançon, action qui a échoué.

Mais les dix points de la plateforme étaient tous des revendications sociales — liberté, emplois, logements décents, fin du profilage et de la brutalité policière, etc.

« C’était un parti qui n’était pas basé sur le racisme, mais un vaste mouvement de libération contre les effets sur les Noirs d’une économie capitaliste en Occident », note la professeure. Les Black Panthers avaient même des accointances avec de grands mouvements de libération de l’Amérique latine et étaient contre la guerre du Vietnam.

Mouvement différent

La situation des Noirs a changé — ils sont plus nombreux dans la classe moyenne —, mais si peu, au fond. C’est d’ailleurs pourquoi un mouvement comme Black Lives Matter a vu le jour il y a trois ans.

Mais attention : si ce mouvement a beaucoup en commun avec celui des Black Panthers (voir encadré), il diffère fondamentalement sur certains points.

D’abord, ce mouvement — qui a été fondé par trois femmes, contrairement aux Black Panthers — fait plus d’adeptes, en cette ère des réseaux sociaux. Et pas mal plus de Blancs qu’à l’époque, remarque Mme Gaiter.

Elle dit avoir vu une manifestation de Black Lives Matter dans le stationnement d’un magasin Target au Minnesota où il n’y avait que des Blancs.

« C’était remarquable », dit-elle, déplorant que les médias ne montrent que les événements impliquant des Noirs et qui tournent mal.

Les revendications de ce mouvement pacifique ciblent davantage la question raciale et la brutalité policière. « C’est un mouvement qui mettra du temps et qui fera des changements sur le long terme », souligne Mme Gaiter.

Et évidemment, rappelle-t-elle, s’afficher avec des armes et prôner l’autodéfense n’est pas du tout le lot de ce jeune mouvement. « Imaginez. S’ils avaient des armes, ils seraient déjà morts ou en prison. »

 

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Des points en commun

Les deux mouvements partagent certaines caractéristiques. Les Black Panthers sont nées en 1966 en réaction à la brutalité policière, notamment celle impliquant une famille de Noirs de la ville de Watts, qui avait provoqué des émeutes. Black Lives Matter (BLM) a été fondé en 2013 en réaction à l’acquittement de George Zimmerman, qui était accusé d’avoir tué Trayvon Martin, un ado noir de Miami. Similitudes sur le plan tactique, également : dans le cas des Panthers, l’art, le design graphique et l’image ont joué un rôle important pour exprimer les revendications. De la même manière, BLM utilise des pancartes, des manifs et des performances artistiques (comme les « die-in ») pour se faire remarquer.