Dangereux mélange de détenus à Donnacona

Une aile du pénitencier a été fermée pour concentrer les détenus ailleurs dans la prison.
Photo: iStock Une aile du pénitencier a été fermée pour concentrer les détenus ailleurs dans la prison.

Échauffourées, bagarres, agressions. La prison de Donnacona a été le théâtre de nombreux incidents violents il y a quelques semaines, dont certains ont mis en danger la vie de détenus. Ce climat d’agressivité serait lié à la décision de l’administration de fermer une aile presque vide de l’établissement et d’intégrer 23 détenus dans les autres secteurs de la prison.

Selon nos sources, des bagarres ont éclaté entre les nouveaux venus et leurs confrères de rangée et au moins deux détenus ont été plus gravement blessés. L’un d’eux a été agressé dans sa cellule par quatre détenus munis d’armes artisanales et a dû être transporté à l’hôpital. Le Service correctionnel du Canada (SCC) confirme qu’un incident est survenu le 14 juin impliquant un détenu qui avait été déplacé. « Le détenu a été vu par notre personnel de soins de santé. Il a été transporté dans un hôpital externe et est revenu à l’établissement la même journée. Aucune blessure grave n’est rapportée », a-t-on informé Le Devoir par courriel.

Aux premières loges, les agents du service correctionnel disent avoir effectivement dû intervenir pour des règlements de compte entre détenus, mais aucun « incident n’est tombé en dehors de notre contrôle », a expliqué Frédérick Lebeau, président régional pour le Québec du Syndicat des agents correctionnels du Canada (UCCO-SACC). Pour lui, il est normal que, dans les changements de cellule, « ça brasse plus ». « Ce ne sont pas des enfants de choeur, vous savez », a-t-il indiqué.

Le risque que la violence éclate est plus grand lors de changements de secteur. Car, en milieu carcéral, ne cohabite pas qui veut. Règle générale, on sépare les prisonniers qui sont incompatibles. Par exemple, les agresseurs sexuels sont dans une aile, ensemble, et les membres de gangs criminalisés rivaux sont séparés.

Un déménagement préparé

Un établissement carcéral qui accueille constamment des détenus, récemment condamnés ou venant d’autres établissements, doit nécessairement procéder à des réorganisations internes de temps à autre. Selon les informations obtenues par Le Devoir, la réinstallation des détenus a été faite sans grandes précautions malgré le climat de tension qui a régné dès que les intentions de procéder à ce déménagement ont été connues. Les quelques incidents laissant présager que la situation pouvait grandement dégénérer n’ont pas freiné le transfert des détenus de l’aile à fermer dans les autres secteurs.

Le SCC se défend d’avoir mal géré ce transfert de population. Changer un détenu de cellule et de secteur n’est pas pris à la légère, assure son service de communications. Son travail est de veiller à « éviter les incompatibilités entre les individus ». L’enquêteur correctionnel du Canada, Howard Sapers, souligne que des entrevues et des enquêtes sont menées pour tâter le pouls des changements à effectuer. « Il y a des entrevues, des enquêteurs qui récoltent beaucoup d’information sur le terrain, et ils font parfois même appel à des ressources extérieures,dit l’homme qui agit comme une sorte d’« ombudsman » dans le milieu carcéral. Mais il n’y a pas de loi qui dit que le détenu A doit être séparé du détenu B. Ce qu’on cherche, c’est de gérer une population carcérale tout en essayant de trouver des solutions pour éviter les conflits. »

Lorsqu’un détenu est changé de secteur, sa photo est transmise au responsable de la rangée censée l’accueillir pour qu’il donne son avis sur le déplacement. Le détenu est également consulté sur son déménagement, mais il arrive que, pour diverses raisons — c’est souvent la loi de la jungle qui régit les relations entre détenus dans l’écosystème carcéral —, il préfère ne pas contester un déménagement de secteur. « De notre côté, on est parfois consultés dans les mouvements de population, mais pas toujours, indique Frédérick Lebeau. C’est le Service correctionnel du Canada qui est tributaire de la décision. On peut dire notre avis, mais quand une décision est prise, on n’a pas de pouvoir là-dessus. »

Le SCC affirme avoir terminé le déménagement des détenus qui se trouvaient dans l’aile à fermer. Mais selon nos sources, certains détenus auraient été relogés dans un secteur où, sans raison apparente, ils ne bénéficieraient pas des mêmes privilèges que les autres détenus, à savoir l’accès à certains services comme le gymnase. Se gardant de commenter la situation particulière du pénitencier de Donnacona, l’enquêteur correctionnel rappelle que la violence et les agressions ne sont pas « normales ». « La plupart des mouvements de réintégration sont faits en toute sécurité. C’est l’objectif. »

Un transfert nécessaire ?

Selon nos sources, la direction de cet établissement à sécurité maximale aurait procédé à ce réaménagement interne après avoir reçu une directive du SCC, qui continue à exiger des milieux carcéraux qu’ils participent à l’effort budgétaire. Sans donner plus de détails, le SCC soutient pour sa part que c’est pour des motifs liés « à la sécurité et à la saine gestion des populations » que le déplacement des détenus a été effectué. Et parce qu’il y avait un grand nombre de cellules vides au pénitencier, près de 150.

Pour l’heure, il n’a pas été question de coupes de postes liées à la fermeture de l’aile, indique le SCC. Le syndicat n’a effectivement pas vu ses effectifs diminuer, mais demeure vigilant. « On sait que le SCC a fait de bonnes coupes budgétaires, mais jamais on ne va accepter que la sécurité de nos agents ne soit pas assurée », a dit Frédérick Lebeau.

Il ajoute que le transfert de quelques prisonniers qui venaient d’un secteur très peu peuplé n’est pas une mauvaise idée. « On n’était pas contre ce transfert-là. Ça fait moins de populations à gérer. S’il y a neuf populations, les déplacements entre les aires communes, les centres de soins, etc. sont plus lourds à gérer », a-t-il expliqué.