Péninsule du Labrador: la grande boucle

La fameuse route 389 s’étire de Baie-Comeau à Fermont, parfois belle et asphaltée, d’autres fois pleine de trous.
Photo: Monique Durand La fameuse route 389 s’étire de Baie-Comeau à Fermont, parfois belle et asphaltée, d’autres fois pleine de trous.

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. «Le Devoir» a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 km, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Premier article de huit.

Il faut être un peu atypique et légèrement dingo pour s’amouracher de ce pays de bout du monde où tout se mesure en kilomètres, pleins d’essence, gravier, nids-de-poule, épinettes à gauche, épinettes à droite, tempêtes l’hiver, mouches noires l’été. « La route, c’est un mode de vie, on aime ou on n’aime pas », dit Patrick Enright, un camionneur qui livre des denrées fraîches tous les quinze jours de Varennes à Blanc-Sablon, beau temps, mauvais temps, 5000 kilomètres aller-retour !

« La route, le bois, cette vie-là, c’est une drogue », confie Frédéric Fournier, un spécialiste du plein air qui dirige la station-laboratoire Uapishka, au kilomètre 338 de cette fameuse route 389 qui s’étire de Baie-Comeau à Fermont. « Quand t’es dans le bois, tu t’ennuies de la vie en bas. Quand t’es en bas, tu n’as qu’un désir : repartir en haut. »

À chacun son paradis nordique  

Pays d’exaltation et de décrochage intégral au coeur de la beauté nordique, pays de guérison aussi. De fiançailles avec soi. Simon, élevé à Laval, est venu y soigner une peine d’amour. Virgile, un Breton, avait envie d’une autre existence que celle de comptable qui était la sienne. Jacques, un Belge, voulait fuir la société. Il a son ermitage au kilomètre 335, dans un lacis d’épinettes, près d’un ruisseau chantant. Chacun a sa route, chacun a son Nord.

Avaler du bitume, en manger, rouler, rouler jusqu’au paradis. Telle est leur vie. Car pour ces accros des routes du Nord, le paradis est au bout. Ce sont Lynda et Martin, deux géologues qui, sous leur chapeau-filet anti-moustiques, auscultent les roches autour du bassin Manicouagan. Ils en parlent comme d’un nirvana.

C’est Nathalie, une ex-infirmière recyclée en serveuse au Relais Gabriel, au kilomètre 316. C’est là qu’elle s’est trouvée, retrouvée, en préparant des assiettes chinoises pour ses copains camionneurs. C’est Fred, un Innu de Malioténam, près de Sept-Îles, qui a trouvé dans ce milieu de nulle part la paix de l’esprit et du corps. C’est Léandre, qui vient pêcher dans le réservoir Manicouagan depuis 40 ans, sous sa tente sauvage. « J’ai adopté une île, à l’abri du vent et des ours. Je pêche des ouananiches grosses comme ça, Madame ! » Il est sans mot. « J’adore », dit-il simplement. La route est longue pour atteindre le paradis, non ? « Bof… », font-ils tous, en haussant les épaules.

Le Circuit Grand Nord

Plusieurs associations et élus de la Côte-Nord québécoise et du Labrador terre-neuvien travaillent depuis des années à créer le Circuit Grand Nord, en faisant pression sur les gouvernements pour la mise aux normes et l’asphaltage de bout en bout de la route Trans-Québec Labrador, un parcours qui réunit les routes 389, 500 et 510 de Baie-Comeau à Blanc-Sablon. Premier objectif de ces intervenants : mettre sur pied un parcours touristique qui deviendrait l’un des plus spectaculaires dans l’est du Canada et attirerait les amants de la nature et de l’aventure d’ici et d’ailleurs.

Second objectif, et non le moindre : désenclaver les populations du Nord-Est québécois et du Labrador. Certes, la route Trans-Québec Labrador existe déjà, percée dans le paysage, mais en gravier sur des centaines de kilomètres et périlleuse en plusieurs endroits. Le ministère des Transports du Québec a déjà accordé à cinq entreprises la tâche de refaire ou de réparer autant de portions de la 389. Tandis que son vis-à-vis terre-neuvien s’est attelé à asphalter, kilomètre après kilomètre, l’interminable route 510. Franchement pas du luxe, ni d’un côté, ni de l’autre.

Le plaisir ou l’enfer au bout de la route ?

On m’avait fait peur. Probablement à juste titre. J’allais me fracasser les os contre un orignal, patiner dans la boue, prendre le fossé, bref, me rompre le cou sur ces damnées routes. Sans compter les volatiles piqueurs que j’allais gober par dizaines en mangeant mon sandwich. L’appréhension l’avait presque emporté sur le plaisir de cette aventure à nulle autre pareille. On ne pouvait que survivre à cet itinéraire d’enfer. « Crevaison assurée si vous ne louez pas ce puissant pick-up 4x4 », m’avait dit le préposé à la location de véhicules. Masse : 2462 kilos. Longueur : 6 mètres. Largeur : 2 mètres 14, « miroirs fermés », précise-t-il. Un char d’assaut, ni plus ni moins.

Mais je suis vite rassurée, aussitôt entamée la 389 à partir de Baie-Comeau. La route est sinueuse, mais belle et asphaltée, bientôt flanquée du petit lac à la Chasse, aux eaux miroitantes. En cette mi-juin, les feuillus ont encore leur vert tendre printanier. Il fait beau. Envolées, mes appréhensions. Je prendrai ces routes un kilomètre à la fois. Je me familiarise avec le monstre au volant duquel je progresse, le coeur allègre et le regard dissous dans le paysage.

Au-delà du 50e parallèle

Photo: Monique Durand À la pourvoirie Arc-en-ciel, Patricia cuisine pour les clients américains venus chasser.

Kilomètre 20. On arrive au barrage de Manic 2, impressionnant. Deux forêts se côtoient, l’une d’arbres et l’autre de pylônes.

Kilomètre 94. Arrêt devant une maison à l’air un peu fané, sympathique dans sa déglingue. C’est la pourvoirie Arc-en-ciel, où Patricia cuisine pour les clients, des Américains qui viennent chasser l’ours noir. Elle grille une cigarette au soleil. Justement, ils arrivent, ces Américains, excités comme des gamins parce qu’ils rapportent un trophée dans la boîte de leur pick-up : un ourson qu’on embrasserait, traversé d’une balle de carabine. Ils pourront rentrer victorieux au New Hampshire. Ils ont mérité leur dîner. Au menu de Patricia ce midi : tournedos de boeuf et pommes au four.

On franchit bientôt le 50e parallèle. Rien n’a changé en apparence, mais on se sent encore plus loin. Une truite saute ici, un aigle tournoie là. Ça roule bien.

Kilomètre 158. Soudain, un gros ours noir apparaît sur l’accotement. On ralentit, le souffle coupé, vision fascinante et effrayante. On veut qu’il reste et on veut qu’il détale, les deux en même temps.

Photo: Monique Durand Une chasseuse venue du New Hampshire affiche un sourire ravi.

Kilomètre 214. C’est Manic 5, notre pyramide de Kheops à nous, l’attraction touristique numéro 1 sur la Côte-Nord. Au début des années 1960, René Lévesque avait imposé une équipe québécoise plutôt qu’américaine pour construire ce qui allait devenir le plus haut barrage à voûtes multiples au monde, alimenté par un réservoir d’eau immense, deux fois et demie le lac Saint-Jean. Il est parfois considéré comme LA grande réalisation du génie québécois. On s’arrête pour admirer le gigantisme et le panache. Quelque chose de nous, difficile à définir, rôde ici, mélange d’histoire, de mémoire et d’imaginaire. « Si tu savais comme on s’ennuie / à la Manic. » On se prend à chantonner l’une des plus belles complaintes du monde, on rêvasse, on est dans les nuages, on écrit dans sa tête.

Solitude, gravier et bitume

Halte quasi obligée, à présent, au motel de l’Énergie, une institution, à deux jets de pierre du grand barrage. Presque toute la faune humaine qui circule sur la 389 y fait escale. Pour faire le plein d’essence, ou manger, ou dormir, ou jaser autrement qu’avec son volant. Club sandwich et tarte aux cerises en compagnie d’autres compères, ça vous retape un homme. Parce que peu de femmes, et encore moins de femmes toutes seules, s’aventurent sur la 389.

Je tourne l’ignition, mon monstre redémarre. Après Manic 5, ça se gâte sur une centaine de kilomètres : gravier, poussière et nids-de-poule. On déchante à peine, on redouble de prudence. Les « SOS TÉLÉPHONE », semés ici et là, nous rappellent à intervalles réguliers qu’il vaut mieux modérer nos transports. Dans cette contrée sans policier — ou presque —, à nous de nous discipliner, parce qu’en cas d’accident, les secours sont longs à venir. Des pensées de route nous traversent, informes, désordonnées, Dieppe, une amie en fin de vie, me procurer un téléphone satellite… Tu m’écrirais bien plus souvent / à la Manicouagan…, recharger l’appareil photo, rouler jusqu’au soir.

La semaine prochaine : « Routiers de l’infini »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives. Pour consulter ce reportage en grand format. cliquez ici.