Être témoin de la mort

Un homme regarde la vidéo captée par Diamond Reynolds de la mort de son conjoint sous les balles d'un policier.
Photo: Agence France-Presse Un homme regarde la vidéo captée par Diamond Reynolds de la mort de son conjoint sous les balles d'un policier.

« Vous lui avez tiré quatre balles dessus, Monsieur ! Oh, mon Dieu, ne me dites pas qu’il est mort, ne me dites pas que mon petit ami s’en est allé juste comme ça… »

Le commentaire est aussi saisissant que l’image. Mercredi soir, vers 21 h, alors que son petit ami Philando Castile, 32 ans, vient de se faire tirer dessus fatalement par un policier de Falcon Heights au Minnesota, au terme d’un contrôle routier banal qui a mal tourné, Diamond Reynolds prend son téléphone, ouvre son compte Facebook et active le service de vidéo en direct pour diffuser la scène et la commenter en temps réel depuis l’intérieur du véhicule.

« Reste avec moi », lance-t-elle avec calme et détermination à Philando, en état d’agonie évident, le t-shirt blanc maculé de sang à la hauteur du ventre. « Nous avons été arrêtés pour un feu arrière brisé… S’il vous plaît, officier, ne me dites pas que vous venez de faire ça. » Dehors, l’homme en uniforme, l’arme toujours en joue, hurle un « fuck » tout en manipulant nerveusement la crosse de son pistolet. En ligne, près de 4 millions de personnes ont été témoin de cette scène qui, dans la journée de jeudi, s’est répandue à travers le monde avec ce caractère viral désormais de circonstance pour ces vidéos toujours plus nombreuses de bavures policières impliquant des policiers blancs et des citoyens noirs aux États-Unis.

Direct plutôt que différé

Filmer pour dénoncer, pour donner un visage à l’injustice : le culte de l’instant, nourri depuis quelques années par une socialisation mobile et en réseau vient une nouvelle fois de se mettre au service de la documentation d’un drame, de l’intérieur.

Et chose nouvelle, en direct cette fois sur Facebook, plutôt qu’en différé sur YouTube, où, concordance de l’horreur, une vidéo y a été téléversée quelques heures plus tôt depuis Baton Rouge en Louisiane. À l’écran : Alton Sterling, autre afro-américain, y perd la vie sous les balles d’un policier blanc dans le stationnement d’un grand magasin. Triste loi des séries.

« Ajouter du sensible »

Depuis un an, de Chicago à Columbia, de la Caroline du Sud en passant par Arlington ou Prairie View au Texas, des dizaines de vidéos du même genre se sont multipliés en ligne pour raconter cette violence ordinaire qui parfois dérape, mais surtout pour « ajouter du sensible à une réalité difficilement intelligible », expliquait récemment le chercheur Richard Bégin, professeur au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’Université de Montréal, qui s’intéresse à la perception des drames désormais médiatisés par fragments dans les univers numériques.

« Je n’ai pas fait ça pour la pitié, pas fait ça pour la célébrité », a indiqué jeudi matin la jeune femme, au lendemain du contrôle de police désastreux qui a coûté la vie à son petit ami et privé sa jeune fille de quatre ans d’un père. « J’ai fait ça pour que le monde sache que la police n’est pas là pour nous protéger et nous servir. Elle est là pour nous assassiner. Elle est là pour nous tuer, parce que nous sommes Noirs », a-t-elle ajouté lors d’une manifestation organisée devant la résidence du gouverneur Mark Dayton, à Saint-Paul.

« Beaucoup de personnes sont profondément choquées par ce que ces vidéos révèlent », a indiqué Paul D. Butler, professeur de droit à la Georgetown University dans les pages du New York Times. « Ces vidéos sont des preuves tangibles, elles soulèvent l’indignation parce qu’elles sont très visuelles, mais également parce que les gens croient ce qu’ils voient » plutôt que ce qu’on leur raconte.

Une perspective à double tranchant toutefois, selon M. Bégin, qui voit dans l’accumulation de ces images la source possible d’une anesthésie par effet d’accumulation ou au contraire la formation de « communautés traumatiques » qui réagissent vivement à cette violence, particulièrement en ligne.

Un entre-deux qui, pour le moment, semble surtout servir les forces policières qui, malgré la multiplication de ces vidéos personnelles racontant le profilage et l’injustice dans la violence, font rarement les frais de telles diffusions. Le policier qui a étranglé Eric Garner à New York en 2014 n’a jamais été inculpé. Ceux qui ont causé la mort de Freddie Gray à Baltimore en 2015 ont été acquittés dans les dernières semaines.


La conjointe de l'homme abattu a filmé la scène avec son téléphone. (Attention: le contenu de cette vidéo pourrait choquer certaines personnes.)