La communauté afro-américaine en émoi

L’horreur a frappé la communauté afro-américaine deux fois plutôt qu’une ces derniers jours. Au lendemain du décès d’Alton Sterling, un Louisianais noir tué mardi par un policier blanc, un jeune homme noir du Minnesota, Philando Castile, a trouvé la mort sous les balles d’un policier mercredi soir. La communauté afro-américaine est en émoi, le président américain, Barack Obama, a parlé d’un « grave problème » et a appelé à réformer la police, tandis que le gouverneur du Minnesota réclame une enquête fédérale indépendante.

Arrêté dans sa voiture pour un phare défectueux, Philando Castile venait d’aviser le policier qu’il était effectivement en possession d’une arme, mais, selon les dires de sa petite amie Diamond Reynolds, n’a fait qu’obéir en cherchant dans son sac de quoi s’identifier. Le policier aurait alors fait feu plus d’une fois sur la victime. En état de choc, Mme Reynolds a eu la présence d’esprit de filmer la scène avec son téléphone, la diffusant en direct sur Facebook. Sous les pleurs de la fillette assise à l’arrière et les cris des policiers, on y voit l’arme toujours pointée par la fenêtre à demi baissée et l’homme agonisant, son chandail maculé de sang. Dans la journée de jeudi seulement, la vidéo a été vue plus de 3,5 millions de fois.

509
Nombre de personnes tuées par la police depuis le début de l’année aux États-Unis.

Les Noirs sont 2,5 fois plus susceptibles de se faire tirer dessus par un policier qu’un Blanc.

À son arrivée à Varsovie, où il doit participer à un sommet de l’OTAN, M. Obama a déploré le fait que son pays avait vécu « trop de fois des tragédies comme celle-ci ».

Vingt-quatre heures auparavant, c’est la mère du fils aîné d’Alton Sterling qui condamnait l’homicide de ce dernier, tué par un policier dans la nuit de lundi à mardi. L’homme âgé de 37 ans vendait des CD dans un stationnement à Baton Rouge lorsque deux policiers l’ont abordé après avoir reçu un appel qui le présumait armé. Après l’avoir brutalement maîtrisé, l’un des agents a fait feu sur lui. Deux différentes vidéos amateurs de la fusillade ont circulé, donnant lieu à deux jours de vives protestations de la part de la communauté noire. Très rapidement, on a annoncé l’ouverture d’une enquête fédérale.

Une escalade ?

Deux Noirs tués par des policiers blancs. Deux trentenaires avec des enfants à charge, l’un au nord, l’autre au sud. Les deux possédaient une arme, mais celle-ci n’a pas constitué une menace lors de l’une ou l’autre des arrestations, d’après les images disponibles. Deux homicides en deux jours, captés par des caméras et vus des millions de fois, alors que s’ouvrait jeudi au Maryland le procès du plus haut gradé des six policiers de Baltimore accusés en lien avec la mort de Freddie Gray, un jeune Noir de 25 ans.

« Ce n’est pas étonnant », déplore Amélie Escobar, chercheuse à l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. « Mais j’ai été relativement surprise de ne pas voir d’escalade de violence comme on a vu à Ferguson et Baltimore, dit-elle. Il y a eu de la frustration, mais elle s’est plutôt exprimée dans la paix et la tristesse, pas tant dans la révolte. Comme si maintenant c’était tellement devenu chose courante. »

En 2015, aux États-Unis, sur 599 morts causées par des policiers, 26 % des victimes étaient des personnes noires. Cette année, sur 509 homicides répertoriés jusqu’ici, 24 % sont des Afro-Américains. « L’année n’est pas finie, ça va forcément augmenter », souligne la chercheuse. Elle note que ces chiffres sont disproportionnés, étant donné que 15 % de la population étasunienne est noire.

Cercle vicieux

Selon l’Américain Greg Robinson, les abus envers la minorité afro-américaine ont toujours existé, mais deviennent heureusement plus visibles depuis l’avènement des téléphones avec caméra. « Cela permet une prise de conscience », se réjouit ce professeur au Département d’histoire de l’UQAM. Mais il demeure réaliste. « C’est le dilemme américain. Plus les Noirs sont discriminés, plus ils sont défavorisés et plus il y a un décalage avec les Blancs. » Et plus ils seront susceptibles de basculer dans la violence. « C’est un cercle vicieux. »

Toutes ces années d’esclavage des Noirs et de guerre civile ont causé de profondes blessures dans la société américaine, constate Yoa Assogba, professeur émérite de l’Université du Québec en Outaouais. « La confiance est rompue depuis longtemps et chaque nouvel événement la rompt davantage », déplore-t-il. Sans compter que les Américains sont plongés dans un climat politique tendu. « Il y a une montée de la violence qui n’est pas étrangère au discours anti-immigration de Donald Trump. »