Compagnons forcés depuis des millénaires

Photo: CC La traque à la punaise, version XVe siècle. Illustration tirée du traité de botanique médicale du médecin et herboriste allemand Johannes de Cuba, publié en 1491 sous le titre «Hortus sanitatis».

A-t-on oublié la place majeure des poux, des puces et des punaises dans l’histoire de notre société ? La présence de ces tristes compagnons du quotidien est pourtant tout aussi constante que celle des chiens et des chats. Le rapport que nous entretenons avec ces parasites, lui, a beaucoup changé.

Au XXIe siècle, on n’en parle plus que gêné alors qu’ils faisaient auparavant partie des embêtements de la vie de tout un chacun. Jusqu’au début du XXe siècle, les puces, les punaises et les poux pullulent littéralement dans notre monde humain. La démangeaison fait partie du quotidien, sans distinction de classes.

Les missionnaires jésuites au Nouveau Monde racontent les misères que leur causent ces parasites jusque dans des moments inattendus. Soumis à la torture par les Iroquois au même titre que d’autres de leurs ennemis, le père Isaac Jogues raconte qu’il eut en 1642 les doigts brûlés et disloqués, mais que tout cela « était rendu plus cruel par la multitude des puces, des poux et des punaises auxquels les doigts coupés et mutilés permettaient difficilement d’échapper ».

Il entend leurs cils battant sous les silences
Parfumés; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux

Au moins jusqu’au XVIIIe siècle, on est persuadé bien souvent qu’une odeur forte permet d’éloigner ces bestioles indésirables. Les inconvénients des démangeaisons s’additionnent ainsi très souvent à de graves agressions de l’odorat. Toutes sortes de décoctions et de potions sont recommandées au fil du temps. Dans l’idée de combattre le mal par le mal, on emploiera même en Europe le fumier animal. Sans succès, bien sûr.

Dans ces tourbillons de puces, de poux et de punaises, le langage prend acte de leur présence. Il a charrié jusqu’à aujourd’hui la présence de ces irritants. On entend encore des expressions comme « ma puce », « mettre la puce à l’oreille », « être excité comme une puce », « chercher des poux à quelqu’un ». Des comptines et des chansons rappellent aussi à notre esprit cette présence. « Do-ré-mi-fa-sol-la-si-do, gratte-moi la puce que j’ai dans l’dos. »

Dans l’oeuvre cinématographique de Pierre Perrault, le personnage de Grand-Louis Harvey raconte à plusieurs reprises ses malheurs avec des poux au temps des chantiers. « Le pire de tout ça dans ces bois-là, c’étaient les poux. » Et Grand-Louis de décrire, sur un mode haut en couleur, un pou si gros qu’il l’avait baptisé avant de le tuer. Avec sa peau, il prétendait avoir pu s’en fabriquer une paire de bottes !

Démocratie

Aux chantiers forestiers, le fait de vivre les uns contre les autres et de tous dormir dans les mêmes lits contribue bien sûr à la propagation rapide de ces bestioles désagréables.

Aux premiers temps de la colonie, plusieurs îles étaient désignées sous le nom d’île aux Morpions. En Mauricie, une île porte encore ce nom. Quand les voyageurs revenaient chez eux après de longs séjours dans les bois, ils s’arrêtaient là pour se débarrasser autant que possible des parasites accumulés. Les poux du pubis, appelés aussi morpions, ressemblent à de petits crabes. Les démangeaisons terribles qu’ils provoquent sont bien sûr transmissibles.

Les puces, les poux et les punaises n’en ont pas que contre les bûcherons. Ils se moquent des classes sociales, contrairement à ce qu’on a souvent imaginé. C’est en quelque sorte un malheur démocratique. Dans le livret d’opéra de Ladamnation de Faust, Berlioz fait dire à Méphistophélès : « Une puce gentille chez un prince logeait. Comme sa propre fille le brave homme l’aimait. »

C’est au moment du coucher qu’on en vient à craindre le plus les puces, les punaises et les poux. Comment en effet dormir et se reposer sous cette charge agressive et constante ? Avant le coucher, il y avait donc le rituel de la chasse aux parasites, livrée en commun.

Comme de grands singes sans gêne, on s’épouille longtemps en famille, les uns les autres, en privé comme en public. Pour se distinguer de l’animal, de nouvelles règles de savoir-vivre mettront à distance ces pratiques sur la place publique. Mais en privé, le problème demeure entier.

À défaut de réussir à détruire les puces, les poux et les punaises, s’enivrer pouvait constituer une solution de passage pour espérer au moins ne pas être réveillé pendant que ces bestioles se livraient à leur festin.

Sexualité

Dans le poème Les chercheuses de poux d’Arthur Rimbaud, mis magnifiquement en musique par Léo Ferré, le poète évoque « les deux grandes soeurs charmantes » qui viennent prêter secours à l’enfant « plein de rouges tourmentes » et qui font crépiter « sous leurs ongles royaux la mort des petits poux » dans un mélange indistinct d’une certaine proximité d’ordre sexuel. Chercher de ces petites bêtes sur le corps d’autrui est longtemps considéré comme émoustillant.

Plusieurs expressions qui nous rappellent la présence de la puce correspondent en fait à des allégories liées à la sexualité. La puce est le canal par lequel les humains parleront très longtemps de leurs démangeaisons… érotiques.

Dans L’école des femmes, Molière rappelle que son personnage d’Agnès s’est toujours bien porté « hors les puces, qui [l]’ont, la nuit, inquiétée ». Et Arnolphe de lui répondre : « Ah ! vous aurez dans peu quelqu’un pour les chasser. » La puce renvoie ici à une allégorie pour parler des feux du désir sexuel. On trouve des usages semblables chez nombre d’écrivains anciens.

Dans Le rossignol, l’immense La Fontaine rappelle le sens chargé de désir de l’expression « mettre la puce à l’oreille ». Il écrit : « Fille qui pense à son amant absent / Toute la nuit, dit-on, a la puce à l’oreille ». L’oreille, avec sa forme de coquillage, représente le sexe féminin. L’expression s’est asséchée avec le temps pour ne garder que ce sens que nous lui connaissons : être inquiété par quelque chose.

Des orfèvres ont fabriqué des pendentifs qui permettaient de conserver une puce ou un pou trouvé sur l’être aimé. On y tient ainsi en adoration la vie créée à partir du sang d’autrui. Entre les deux amants, la vilaine petite bête capturée, souvent sur le lit occupé en commun, symbolise une union parfaite.


 

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