Teresa et ses deux maris

Washington — Dans sa panoplie de campagne, le vétéran John Kerry, 60 ans, possède une arme secrète, un explosif d'un maniement délicat. C'est une femme de 65 ans, un peu étrange, très entière, avec des cheveux qui lui tombent dans les yeux, une écharpe et des pantalons. Son nom, pour commencer, semble un peu bancal, une sorte d'assemblage sucré-salé: Teresa Heinz. Teresa est un prénom portugais. Heinz est une marque industrielle, et son emblème, le ketchup. Au fur et à mesure que son mari moissonne de bons résultats dans les primaires et s'installe comme le démocrate le plus à même de battre George W. Bush, l'attention grandit autour de cette épouse en or massif.

Elle est née Maria Teresa Thierstein Simoes-Ferreira, fille d'un médecin portugais prospère, a grandi au Mozambique, fait ses études en Afrique du Sud et à Genève. Devenue interprète multilingue (à l'ONU, notamment), elle a épousé en premières noces H. John Heinz III, sénateur républicain de Pennsylvanie et héritier du groupe agroalimentaire de Pittsburgh. Il est mort dans un accident d'avion en 1991, et elle a hérité de sa fortune, estimée à plus de 600 millions $US. L'argent lui a donné de l'assurance dans la vie: Teresa Heinz dit ce qu'elle pense, toujours, et c'est parfois rude.

«J'ai grandi sous une dictature»

Lors d'un meeting dans un centre commercial d'Iowa City, le mois dernier, John Kerry, qui l'a épousée en secondes noces, l'a présentée avec tendresse. Elle est montée sur scène, a embrassé son époux, puis s'est dirigée vers le micro d'un pas menu. Elle a attendu quelques secondes, le temps que le silence soit complet. D'une voix lente, chaude, avec des r qui roulent, elle a prononcé quelques phrases. Pas banales: «Il faut détruire le cynisme, qui détruit le meilleur de nous. J'ai grandi sous une dictature, j'y ai appris que le cynisme tue notre capacité à rêver. [...] Alors allons-y, virons-les [les républicains] et retrouvons ce qui a toujours fait l'Amérique: l'optimisme, le goût de l'action, la tolérance... »

Teresa Heinz plaît aux militants, et certains analystes politiques se demandent même si Kerry ne lui doit pas sa première victoire-surprise dans l'Iowa. Elle est l'antidote au professionnalisme un peu gris de son mari. Par sa taille, son maintien, son aisance, John Kerry a tout d'un «candidat idéal», comme on parle péjorativement d'un «gendre idéal». Même quand il pose en joueur de hockey, saisit sa guitare ou enfourche sa Harley, il n'arrive pas à se départir de la raideur de la perfection. Alors qu'avec son parfum venu d'ailleurs, son passé et sa langue bien pendue, Teresa-la-milliardaire lui apporte quelque chose d'humain: une fêlure, du romantisme et des excès.

Les conseillers politiques de Kerry la surveillent de très près, comme s'ils transportaient de la nitroglycérine. Pour certains commentateurs, le grand dérapage de la campagne des primaires est déjà programmé: «Rôdant dans les coulisses de la campagne, une bombinette à retardement fait tic tac, avec un tempérament volatil et une langue acide qui ferait passer Dean [candidat démocrate distancé qui ne mâche pas ses mots] pour un Mister Rogers [animateur d'une émission pour enfants] sous Prozac», écrit ainsi la chroniqueuse conservatrice Michelle Malkin dans un article fielleux. «Ce qui en gêne certains, c'est que Teresa est intelligente, dit Jim McGovern, représentant démocrate du Massachusetts. Elle a des opinions et dit ce qu'elle pense: cela pose problème uniquement parce qu'elle est une femme. On devrait pourtant se réjouir car elle fera une formidable first lady.»

Les anxieux de l'entourage de Kerry ont probablement tort de s'inquiéter: Teresa n'est pas une novice en politique. Mariée pendant 25 ans à un politicien républicain de haut vol, puis neuf ans à un éminent sénateur démocrate, elle connaît bien la musique des campagnes électorales. Certes, elle a, par le passé, distribué quelques coups de griffes. Elle a ainsi traité le républicain très droitier Rick Santorum (qui a récupéré le poste de feu John Heinz) de «Forrest Gump arrogant». Mais depuis le début de la campagne, elle a multiplié les propos cocasses, sans qu'aucun ne soit vraiment dommageable pour Kerry. Elle a ainsi raconté, avec un peu de moquerie, que son époux était dans la salle de bains quand il a appris non seulement sa victoire dans l'Iowa mais aussi celle dans le New Hampshire, une semaine plus tard... La presse a aussi rapporté qu'elle continue à appeler John Heinz «l'amour de ma vie», ce qui a fait jaser les idiots mais ému le grand public. Oui, elle souffre de l'absence de son premier mari, et alors?

En juin 2002, Mark Leibovich, journaliste au Washington Post, avait publié une interview-choc des Kerry. Il avait rencontré le couple dans sa maison de Georgetown — le quartier le plus chic de Washington. L'article démarrait sur une dispute conjugale à laquelle il avait assisté. Kerry enjoignait à Heinz de se réconcilier avec le fameux Rick Santorum-Forrest Gump, auquel elle n'adresse plus la parole... John n'avait pas eu le dernier mot. Un peu plus tard, alors qu'il affirmait au journaliste qu'il n'avait plus de nuits agitées liées au Vietnam, Teresa Heinz était intervenue pour l'imiter en plein cauchemar: «À terre! Couchez-vous!», criait-elle en mettant sa tête auburn dans ses mains. Avant d'ajouter: «Je n'ai pas encore reçu de coups, mais il y a des moments où j'ai pensé que j'aurais pu finir étranglée... »

Des stratèges

pour canaliser sa fougue

Après cette entrevue retentissante, l'entourage de Kerry a décidé de placer quelques coupe-feu autour de sa pyromane d'épouse. Elle risquait de faire passer son époux pour un grand mou et de compromettre ses chances électorales. Teresa a alors accepté de changer de parti et même de se faire appeler Heinz-Kerry, ce qu'elle avait jusque-là toujours refusé. Aujourd'hui, elle dit s'en «contrefoutre». On lui a par ailleurs adjoint un directeur de la communication, Chris Black, un ancien de CNN.

Heinz a toutefois continué à perturber les plans des stratèges du futur candidat à la présidentielle. Lorsque Kerry a été opéré de la prostate, ceux-ci pensaient passer l'affaire sous silence. Las, lors d'une réunion destinée à recueillir des capitaux, Teresa Heinz a raconté l'affaire, conseillant aux hommes présents d'aller se soumettre à une analyse de routine ou leur suggérant de manger bio. Puis est venue son entrevue dans le Elle américain, où, avec franchise, elle a raconté qu'elle prenait du Botox, qu'elle envisageait même la chirurgie plastique, qu'elle avait failli avorter et qu'elle serait prête à «mutiler» son mari si elle apprenait qu'il la trompait...

L'histoire d'amour entre Teresa Heinz et John Kerry a commencé fin 1992, plus d'un an après la mort de John Heinz. Tous deux participaient au sommet de Rio de Janeiro sur l'environnement. La légende rapporte ainsi les faits: Kerry et Heinz écoutaient un discours en portugais, langue maternelle de cette dernière, lorsqu'elle se rendit compte que l'interprète déformait sciemment les propos de l'orateur. Elle protesta bruyamment et finit par traduire elle-même le discours... John Kerry, séparé en 1982 de sa première femme, l'auteure Julia Thorne, et père de deux filles, en aurait été ébloui. Quelques mois plus tard, ils se fréquentaient.

Un couple glamour

Après la mort de son premier mari, Teresa Heinz avait songé à faire campagne pour reprendre son siège au Sénat. Elle y a renoncé pour se consacrer à ses trois fils, Chris, Andre et John IV, et à ses activités philanthropiques. Elle a pris les commandes de la fondation familiale, dotée de un milliard de dollars. Très active, elle a gagné dans les milieux caritatifs le surnom de «sainte Teresa».

Servi par l'alchimie «romance + argent», le couple est vite devenu l'un des plus glamour du marché. La presse a suivi chaque épisode des fiançailles: «Teresa n'apprécie pas l'emploi du temps sénatorial de son fiancé», lit-on dans un écho du Boston Herald en mars 1995. En avril, le même journal rapporte une pseudo-scène de jalousie entre Heinz et Barbra Streisand, qui avait osé inviter chez elle Kerry pour «voir des films» (titres non précisés)... John et Teresa se marient fin 1995. Un mariage discret, dans l'île chic de Nantucket (Massachusetts): il fallait prendre garde à ne pas trop «jet-settiser» l'image de Kerry.

Depuis, voyageant dans son jet privé, le Flying Squirrel («l'Écureuil volant»), la ketchup queen épaule son mari dans ses campagnes. Elle ne l'a pas poussé à se lancer à l'assaut de la Maison-Blanche, au contraire, mais a accepté son choix. John Kerry a hypothéqué sa maison de Boston en décembre pour obtenir un prêt de 6,4 millions $US qu'il a investi dans sa campagne; Teresa a déclaré qu'elle ne le finançait pas. Leur sensibilité est commune sur des questions comme la nécessité d'une couverture santé et la défense de l'environnement. Au sein de la campagne, son rôle est actif. C'est elle qui aurait fait virer, en novembre, le premier directeur de campagne de son mari, Jim Jordan. Une décision qui a porté ses fruits puisqu'elle a débouché sur le «retour» de Kerry dans le coeur des électeurs démocrates.

Plus Kerry est favori, plus la «question Teresa» se pose. Quelle first lady ferait-elle? Elle-même, sur CNN il y a quelques jours, a expliqué comment elle envisageait le rôle d'une épouse — «ou d'un époux», a-t-elle précisé — de président: «Le soutenir, faire en sorte qu'il reste fort, qu'il reste honnête. Se souvenir de ce qu'il est dans son coeur, pourquoi il en est arrivé là. Protéger son ego s'il est malmené... et le dégonfler un peu s'il enfle un peu trop.» Rien d'extravagant, en somme. Pour se rassurer, les Américains seraient inspirés de revisiter leur histoire: les femmes de leurs présidents ont souvent eu le caractère bien trempé, d'Eleonore Roosevelt à Hillary Clinton en passant par Jackie Kennedy ou Barbara Bush. Avec le recul, personne ne s'en plaint.