Coeur de pirate se libère des étiquettes

La tuerie d’Orlando a poussé Cœur de pirate à sortir du placard.
Photo: Valery Haché Agence France-Presse La tuerie d’Orlando a poussé Cœur de pirate à sortir du placard.

À peine l’artiste Coeur de pirate avait-elle fait son coming out en tant que queer dans une lettre publiée en ligne, jeudi, que les questions envahissaient les médias, traditionnels et sociaux : Béatrice Martin est-elle lesbienne ? Bisexuelle ? Transgenre ? Elle est peut-être tout, rien ou un peu de tout ça, et ça n’a pas vraiment d’importance, ont répondu des acteurs du milieu LGBTQ.

Ébranlée par la tuerie homophobe d’Orlando, la Montréalaise a justifié son coming out par l’importance de s’affirmer, et de s’accepter, sans avoir à craindre le jugement des autres. « Je ne veux plus avoir peur de ce que les gens pensent de moi. Je ne peux pas avoir peur qu’une personne cesse d’écouter ma musique, peur que des parents puissent empêcher leurs enfants de m’écouter parce que je souhaite aimer qui je veux », a écrit Béatrice Martin dans un texte publié par le média Vice.

À la recherche d’une étiquette

Les réactions du public ont parfois pris la forme de questions. « Ça veut dire quoi “ queer  ? », a demandé une internaute. « C’est quoi queer ? Elle a un mari, alors elle n’est pas lesbienne », a réagi un autre. « Coeur de pirate révèle qu’elle est lesbienne », a aussi titré un média, pour ensuite se raviser et utiliser le mot queer.

À plusieurs endroits, on semblait chercher l’étiquette qui définirait le mieux Coeur de pirate, a remarqué Gabrielle Bouchard, du Centre de lutte contre l’oppression des genres de l’Université Concordia. « C’est rassurant, mettre les gens dans des boîtes. C’est comme une doudou », a-t-elle commenté. « On a créé un gabarit de coming out, et il faut que les gens répondent à ça. Les gens n’auraient pas été troublés si elle n’avait pas utilisé le terme queer. Mais là, elle sort du gabarit », a-t-elle observé.

Pourtant, cette recherche d’étiquette ne pourrait être plus en porte-à-faux avec l’affirmation de l’artiste en tant que queer, a-t-elle ajouté. Avec les queers, « on n’est pas dans le flou ; on est dans la palette de couleurs », a insisté Gabrielle Bouchard. Ainsi, il peut être aussi difficile de marquer la « limite » de l’hétérosexualité qu’il peut être ardu de déterminer à quel endroit la couleur bleue devient réellement verte, a-t-elle illustré. « C’est noir ou c’est bleu marine ? C’est difficile, même quand on parle juste de pantalons ! Imaginez quand on parle de sexualité humaine », a-t-elle lancé.

Une orientation sexuelle « fluide »

Pour les personnes queer, l’identité de genre et l’orientation sexuelle sont fluides, a ajouté le directeur général de Gai Écoute, Pascal Vaillancourt. « Ils ne veulent pas l’étiquette de bi, de lesbienne ou de gai », a-t-il résumé.

Sur Twitter, Béatrice Martin a servi une réponse semblable à un internaute qui se questionnait sur la « définition » de queer. « C’est utilisé aujourd’hui pour définir toutes les branches LGBT. Je peux te parler du Kinsey Scale aussi… », a-t-elle écrit. Sur cette échelle, une personne qui se situe à zéro est exclusivement hétérosexuelle, tandis qu’une personne qui est à « six » est exclusivement homosexuelle. Les queers peuvent être quelque part entre les deux.

Et à ceux qui se demandent à quel chiffre, sur l’échelle, peut bien s’identifier une personne, Gabrielle Bouchard répond ceci : « Qu’est-ce que tu veux savoir ? Tu veux savoir avec qui je couche ? »

Pour la défenseure des droits trans, ce type de posture relève du voyeurisme, en plus d’être réducteur. Elle l’a constaté à l’émission Tout le monde en parle, quand Khloé, une jeune fille née biologiquement garçon, a partagé son expérience de transgenre. « C’était donc important de poser des questions sur les organes génitaux d’une jeune fille de 14 ans, a-t-elle remarqué. Tu as ton opération, alors tu peux gambader sur ta licorne vers le soleil couchant… »

Quand même, des changements s’opèrent, remarque Gabrielle Bouchard, qui se réjouit de l’utilisation récente du terme LGBTQ2 par le premier ministre canadien. Dans son message de soutien aux victimes du massacre d’Orlando, Justin Trudeau a choisi dimanche d’utiliser cet acronyme, qui regroupe les personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles, transsexuelles, transgenres, queer et en questionnement. Aussi, la lettre de Béatrice Martin vient rappeler qu’il est tout à fait possible de vivre loin des étiquettes et des gabarits, et ce rappel fait le bonheur de Pascal Vaillancourt et de ses collègues de Gai Écoute. « Elle est un exemple positif comme artiste. Elle réussit bien, donc on est contents de voir ça. Ça montre que ce n’est pas négatif d’être différent », s’est-il réjoui.


L’effet Orlando

L’artiste Coeur de pirate a ouvert sa lettre publique en abordant les événements d’Orlando, où une tuerie dans un bar gai a fait 49 morts, dans la nuit de samedi à dimanche. « L’Internet est un endroit magnifique, parfois. J’ai commencé à me sentir hypocrite. La situation m’a amenée à me demander si je me considérais comme honnête. Je vivais des changements, moi aussi », a-t-elle écrit pour justifier sa décision de s’affirmer en tant que queer. La Montréalaise n’est pas la seule à s’être sentie interpellée de manière très personnelle par les événements : chez Gai Écoute, on a enregistré deux fois plus d’appels qu’à l’habitude au lendemain de l’attaque, a révélé le directeur général Pascal Vaillancourt. « On a eu des appels de soutien, d’autres exprimaient de la colère, de la tristesse », a-t-il relaté. Gai Écoute répond à environ 10 000 appels par année.
17 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 17 juin 2016 06 h 37

    Des "coming out" à gauche et à droite!

    Par les temps qui courent, la mode est aux grandes confidences chez les artistes, et ils semblent qu'ils veulent nous dire leur orientation sexuelle à tout prix. Est-ce que le peuple en est encore là? Il me semble que ce que l'on veut entendre ou lire d'un artiste, c'est ce qu'il a dans le ventre, pas ce qu'il a entre les deux jambes.

    • Louise Collette - Abonnée 17 juin 2016 17 h 09

      Bien dit.

    • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2016 20 h 47

      La journée où on arrêtera de coller des étiquettes au niveau de l'orientation sexuelle, tout cela sera régler.

      Bien d'accord avec vous. Il faudrait dire que la discrimination inclut l'orientation sexuelle au même type que la race ou l'ethnie, et le tour serait jouer. La journée où on traitera de la même façon légalement et socialement, ceux qui ne sont pas hétérosexuelles, on n'aura plus besoin de parade gaie.

      Pour notre artiste en question, le silence est d'or sinon tout cela sent de l'opportunisme crasse.

  • Jean Santerre - Abonné 17 juin 2016 07 h 16

    Bof!!

    Moi je définirais Béatrice Martin comme une artiste floue avec une articulation quelconque.
    Est-ce plus précis?
    Pour le reste tout le monde s'en moque, et ce ne sera pas facile de trouver la définition sexuelle exacte des 7 autre milliards d'âmes humaines sur cette boule.
    Comme si la sexualité était la seule expression possible de son existence.
    Mais je fais confiance à l'insignifiance humaine pour essayer très fort.

  • Robert Aird - Abonné 17 juin 2016 09 h 19

    rectitude politique

    On se réjouit de l’utilisation récente du terme LGBTQ2 par le premier ministre canadien. Je peux comprendre, mais je ne peux m’empêcher d’y observer un bon exemple de rectitude politique. Un débat sur le vocabulaire et les étiquettes du premier ministre, alors que le Canada fait des affaires commerciales et diplomatiques avec l’Arabie Saoudite qui exécute les homosexuels. Comme le capitalisme rend hypocrite!

  • Michaël Lessard - Abonné 17 juin 2016 09 h 50

    Un bon article : c'est pas rien

    Bravo pour cet article. Ce n'est pas rien. Vous résumez en mots très clairs avec plusieurs entrevues.

  • Claude Richard - Abonné 17 juin 2016 10 h 22

    Potin

    Cet article fait un peu potin, non? On se serait attendu à lire cela dans le Journal des Vedettes ou, à la rigueur dans le Journal de Montréal (qui a publié un article semblable effectivement), mais dans le Devoir!!!? L'introspection est vraiment dans l'air du temps! Je suggère que Le Devoir change son nom pour Le Moi et le Toi.