Rapailler les sites chers à Miron

«La marche à Miron», de l’organisme Montréal Explorations, invite à «marcher à lui», dans ses pas.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La marche à Miron», de l’organisme Montréal Explorations, invite à «marcher à lui», dans ses pas.

Il est très facile, trop facile peut-être, de passer rue Saint-André, près de l’avenue du Mont-Royal, à Montréal, sans remarquer à la porte du 4451 une très discrète plaque. « Dans cette maison, peut-on lire, de 1957 à 1968, Gaston Miron a écrit plusieurs des poèmes de L’homme rapaillé. »

Celui qui a dit la vie agonique, l’aliénation canadienne-française, la nécessité de l’amour et du militantisme, le « non-poème », celui qui s’est obstiné, farouchement, à même les mots sur finalement peu de textes, et qui est devenu le classique de la poésie québécoise, aura vécu pratiquement toute sa vie sur le Plateau Mont-Royal. La balade La marche à Miron, de Montréal Explorations, invite à « marcher à lui », dans ses pas.

« C’est surtout à sa vie d’homme qu’on va s’attarder », indique la guide Jocelyne Lavoie, au début du minitour particulier du Devoir. Sa balade, construite de manière forcément géographique plutôt que chronologique — car il faudrait marcher beaucoup, beaucoup plus, pour suivre la toujours si droite ligne du temps —, fait rebondir les anecdotes. Allers-retours entre l’enfance et les dernières années de Miron, entre ses études aux frères du Sacré-Coeur et son année comme enseignant alors qu’il est encore frère Adrien, entre l’implication syndicale et le voyage à Paris, entre l’écriture — de poèmes ou pour la revue Parti pris — et la fondation des éditions de l’Hexagone, en passant par l’arrestation traumatisante d’octobre 1970.

Et résonances entre ses amours, ses femmes, aussi, celles qui l’ont souvent laissé, dont les trois qui étaient si fragiles qu’elles ont dû être internées. Jusqu’à Marie-Andrée Baudet, l’attendue dernière compagne.

Miron arrive à Montréal à 19 ans et butinera, éternel chambreur, entre les rues Duluth et Saint-Hubert, et plusieurs adresses du carré Saint-Louis. Il n’aboutira dans un « vrai » appartement qu’à 40 ans passés.

On sent quelque chose quand on est sur les lieux. Et Miron aimait marcher sa ville, se tenir dehors, interpeller voisins et amis.

 

Il aura finalement passé sa vie d’adulte sur le Plateau Mont-Royal. Étrange que sa poésie reste si imprégnée de son enfance dans les Laurentides, de la nature, alors qu’il a été très urbain. Jocelyne Lavoie le fait revivre carré Saint-Louis, rappelant que les amis Gérald Godin, Pauline Julien et Claude Jutra y résidaient aussi, hantant tous la Librairie du Square. Le militant poète avait l’habitude d’occuper le parc, d’interpeller les uns et les autres, de les inviter même à venir écouter de la musique chez lui.

Sur la place publique avec les miens

Jocelyne Lavoie était une habituée, comme spectatrice-marcheuse, des tours de Montréal Explorations.

L’organisme propose animation et recherche sur l’histoire, le patrimoine et les enjeux urbains, inspiré entre autres par l’approche de l’architecte et urbaniste Jane Jacobs : en marchant, en présentant le Vieux-Montréal comme on ne le voit jamais, par exemple, ou en proposant des parcours autour de personnalités historiques, tels Norman Bethune ou Lea Roback.

Après avoir lu la biographie de Miron par Pierre Nepveu (La vie d’un homme, Boréal, 2011), réalisant que le quadrilatère géographique de la vie du poète était fort serré, Jocelyne Lavoie a eu envie d’une « Marche à Miron ». Et, comme on n’est jamais si bien servi que par soi-même… la voilà, notes en main, en grande maîtrise de son sujet, guide.

« On n’avait jamais fait de tours littéraires, explique Bernard Vallée, parce qu’on ne voyait pas comment intégrer des lectures ou des extraits de textes. Là, on fait l’excursion [d’une durée de deux heures à deux heures et demie, en neuf escales] et ceux qui le veulent poursuivent ensuite au Café Cherrier en se lisant des textes du poète. Et ça marche ! »

Pourquoi marcher le Montréal de Miron plutôt que de lire la bio, tranquille, à son rythme, seul chez soi ? « Parce qu’on sent quelque chose aussi quand on est sur les lieux, explique Mme Lavoie. Et Miron aimait marcher sa ville, se tenir dehors, interpeller voisins et amis. »

Parce qu’on sent un partage, avec la guide, les autres randonneurs, la ville même, sur laquelle on pose soudain un nouveau regard.

Parce que, si le temps est clément, l’expérience est fort agréable.

Et parce que la promenade laisse place à l’inédit et à l’impromptu : une amie qu’on croise au coin de la rue, une jasette ou le parfum prégnant d’une fleur qui ralentit le tour, les propriétaires d’une maison où Miron a habité qui s’immiscent et en rajoutent sur l’histoire de la bâtisse.

Tout, dans cet état de marche, devient à la fois histoire, semble-t-il, mémoire et poésie.

La marche à Miron

Le dimanche 19 juin. Départ à 14h devant le 4451, rue Saint-André à Montréal. Une autre marche se fera le 7 août.