La surveillance policière a ses limites

« Je ne trouve rien, en revoyant notre travail, qui indique que nos agents auraient dû agir différemment », a affirmé le directeur du FBI, James Comey.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse « Je ne trouve rien, en revoyant notre travail, qui indique que nos agents auraient dû agir différemment », a affirmé le directeur du FBI, James Comey.

D’Orlando à Boston, en passant par Saint-Jean-sur-Richelieu ou Paris, le même scénario : celui d’attentats dont les auteurs ont déjà attiré l’attention des milieux policiers, mais qui réussissent néanmoins à passer aux actes. Un constat d’échec des services de renseignement? Non, répondent différents experts.

Les médias américains soulignaient tous lundi que le FBI avait déjà eu à l’oeil Omar Mateen, l’auteur de la tuerie d’Orlando. Il avait d’abord été repéré à la suite de propos inquiétants tenus lorsqu’il était garde de sécurité dans un tribunal. Selon ce que précisait lundi matin le directeur du FBI, James Comey, l’enquête du FBI avait alors duré 10 mois, période pendant laquelle son nom est resté dans le fichier des personnes à surveiller.

Le dossier de Mateen avait ensuite resurgi en juillet 2014, lors de l’enquête sur un djihadiste américain mort en Syrie. Mais là encore, le FBI n’avait pas prolongé ses investigations, aucun lien probant n’ayant pu être établi entre les deux hommes.

« Je ne trouve rien, en revoyant notre travail, qui indique que nos agents auraient dû agir différemment, a affirmé M. Comey. Nous ne pouvons pas garder les gens sous investigation indéfiniment. »

C’est là un problème bien concret des agences de renseignement, note Dave Charland, analyste des questions de sécurité nationale — et ancien agent de renseignement au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) : avoir des informations, mais pas suffisamment pour aller plus loin.

« On comprend que le FBI l’a interrogé pour deux signalements qui n’ont aucun lien entre eux, et probablement pas de lien non plus avec ce qui s’est passé dimanche », dit-il.

Or, s’il n’y avait pas assez d’informations pour l’accuser de quoi que ce soit, ou si l’individu n’était pas en train de planifier un acte criminel, le FBI — ou toute autre agence de ce type — ne pouvait pas faire grand-chose, pense M. Charland. « Il y a sûrement des dizaines de milliers de personnes interrogées ou surveillées chaque année par le FBI. Forcément, il faut prioriser celles qui constituent une plus grande menace, et faire des choix. »

Ce n’est donc pas parce que le FBI avait déjà rencontré Omar Mateen « et qu’il était sur le radar que le FBI a nécessairement raté son coup », dit Dave Charland.

L’aiguille dans la botte de foin

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque, Stéphane Leman-Langlois abonde dans ce sens. « C’est vrai qu’on peut avoir l’impression que les policiers ont laissé passer quelqu’un, à Orlando comme au Québec dans le cas de Martin Couture-Rouleau, dit-il. C’est facile de se repasser la cassette à l’envers après coup et de dire : “vous auriez dû être plus vigilants”. Mais ce n’est pas très raisonnable de penser qu’on peut surveiller tout le monde pendant deux ou trois ans au cas où il se passerait quelque chose plus tard. »

À son avis, la question n’est pas tant de faire plus de surveillance, mais de savoir distinguer les gens « qui présentent un risque réel de ceux qui n’en présentent pas », pense M. Leman-Langlois. « Il y a déjà énormément de surveillance et d’enquêtes. Mais on se monte une botte de foin énorme dans laquelle il devient pratiquement impossible de reconnaître une aiguille. Trop de surveillance est aussi mauvais que pas assez », soutient le professeur et chercheur.

« On nage déjà dans un océan d’informations », ajoute Dave Charland. Sauf qu’on ne sait pas nécessairement quoi en faire, précise Ray Boisvert, ancien directeur adjoint au SCRS. « Ce n’est pas la quantité d’informations qui fait défaut, mais la capacité à les analyser vite dans un système de partage, croit-il. On rencontre [des individus]. On les interroge. On fait des rapports, des entrevues… et on part faire autre chose ensuite ! » illustre M. Boisvert.

Il plaide pour une plus grande utilisation de la science (l’analyse informatique des données) afin de traiter le volume de renseignements et d’en tirer des indices valables.

Pour le grand patron de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), Bob Paulson, la tuerie d’Orlando rappelle surtout que la prévention d’attaques par des loups solitaires représente un grand « défi ». Il a d’ailleurs rappelé lundi que la GRC enquêtait sur Couture-Rouleau lorsqu’il a tué un soldat à Saint-Jean. « J’aime penser que les structures que nous avons actuellement sont robustes et que la coordination entre les différentes agences gouvernementales est bonne [pour assurer de pouvoir] intervenir de manière préventive. »

 

2 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 14 juin 2016 08 h 50

    L'empêcher, non! L’inciter, oui!

    Des experts de l’univers du renseignement estiment que le FBI aurait difficilement pu empêcher Omar Mateen de commettre l’attentat survenu à Orlando.

    Il serait profitable qu'ils se prononcent, ces « experts de l'univers du renseignement » sur l'hypothèse d'utilisation, par leurs bons services interposés, de ces déséquilibrés pour faire
    -les vagues voulues
    -dans le sens désiré
    -au moment désiré.

  • François Dugal - Inscrit 14 juin 2016 08 h 57

    La confiance règne

    Ce que monsieur Comey dit peut se résumer ainsi :"nous sommes incompétents, nos méthodes d'enquêtes sont inefficaces et tout cela est normal, faites-nous confiance."