Opération autodestruction

Des élans de solidarité envers la communauté homosexuelle se sont manifestés partout aux États-Unis, notamment à New York.
Photo: Spencer Platt / Getty Images / Agence France-Presse Des élans de solidarité envers la communauté homosexuelle se sont manifestés partout aux États-Unis, notamment à New York.

« Enfin un terrorisme qui cible des homosexuels, et pas des innocents » ! Au lendemain de la tuerie d’Orlando qui a fauché 49 âmes, fait 53 blessés et emporté dans la mort son instigateur, Omar Mateen, l’obscénité n’a pas eu besoin de beaucoup de temps, ni de plus 140 caractères, pour s’exprimer sur un des nombreux réseaux sociaux où la commotion, après le drame, fait conversation depuis dimanche matin.

« Il y a dix ans, ce genre de commentaire indécent serait resté accroché au comptoir d’une taverne et ne serait jamais arrivé jusqu’à moi », lance au téléphone le philosophe belge Laurent de Sutter, auteur de la Théorie du kamikaze (PUF), un essai lumineux sur la véritable nature d’une nouvelle violence médiatisée. Il a été exposé lundi matin à ces mots sournois et haineux sur son compte Facebook. « Or, si je suis capable de voir ça, tout le monde le voit également. Ça fait partie du débat public. Et c’est très angoissant », sauf, peut-être, pour les responsables d’actes terroristes qui, finalement, ne pouvaient espérer mieux.

Tout est dans le geste et les conséquences anticipées. En 1945, l’état-major japonais n’a jamais cherché une victoire sur un champ de bataille en faisant souffler ces « vents de Dieu » — kami kasé — sur l’ennemi, rappelle le professeur en théorie du droit de la Vrije Universiteit de Bruxelles. Il cherchait surtout à induire la paralysie chez l’autre, à susciter chez les Américains un processus d’autodestruction, effet dévastateur que le terroriste contemporain, qu’il se joue à l’explosif ou à l’arme semi-automatique dans une boîte de nuit, traque aujourd’hui, et trouve facilement dans des univers numériques rythmés par l’accélération des échanges, la domination d’une communication par l’image et l’exacerbation des émotions.

« Le délire interprétatif qui se déploie après l’événement, comme on le voit actuellement, c’est ça : de l’autodestruction, dit le penseur du présent. Ça devient une maladie auto-immune, un cancer de la pensée, dans lequel les explications deviennent une arme de destruction massive bien plus dévastatrice que la tuerie elle-même. Il y a un retournement contre soi d’un discours qui devient un poignard par lequel on étripe toute intelligence possible des événements. »


« Je suis… »

L’équation est désormais fatale, portée par la transformation des modes d’affection entre humains qui, désormais, passent par le partage d’une image, d’un lien, d’un commentaire, par la concision d’un tweet, la distance d’une approbation, par le changement de la photo de son profil, par un « je suis… » affiché avec ostentation. Entre autres choses.

Cela déplace la réalité d’un événement « du côté du média plutôt que de l’immédiat », dit-il. « Les réseaux sociaux, la réticulation de la presse constitue désormais un système nerveux mondial, une sorte de seconde peau numérique et informationnelle à la nervosité extrême. Elle est sensible au moindre impact et à la moindre rencontre tactile. C’est par là que passe l’empathie, c’est vrai, mais c’est aussi par là que sortent les exacerbations, les colères, le racisme, l’homophobie… ». Le tout se déroule sur une trame narrative connue des commanditaires d’attentats et de ceux qui les revendiquent à dessein pour produire une hystérie collective et induire une violence destructrice dans les troupes ennemies. Avec des résultats malheureusement convaincants.

« Même si le niveau d’empathie est très élevé dans la foulée d’événements tragiques comme celui qui vient de frapper Orlando, l’écho donné aux positions les plus débiles et les plus haineuses est la chose la plus effrayante, poursuit M. de Sutter. Ce qui triomphe, ce n’est pas l’intelligence, mais la vitrine donnée à la crétinerie qui est particulièrement élevée ». Dans cette vitrine se trouvent autant les messages portés par ceux et celles qui se réjouissent de la cible et du drame que par les porteurs traditionnels de division et de haine ordinaire qui tiennent responsables une communauté culturelle, une immigration ou des politiques érigées massivement en complice de la tuerie, y compris par un des candidats à la présidence des États-Unis, Donald Trump. En Australie, un politicien, Peter Madden, a écrit : « Même si le drame d’Orlando est odieux, ça ne change en rien les dangers réels du mariage gai pour les enfants d’Australie. » Cinquante-sept personnes ont fait circuler le propos par un retweet. Quarante lui ont dit publiquement : j’aime.

Socialisation numérique

La nouvelle peau médiatique a l’épiderme sensible. Et ce n’est pas une question de structure, mais bien d’usage, estime le philosophe. « C’est l’interprétation des faits, c’est la lecture des événements et la façon dont on le fait qui nous amènent du côté de l’autodestruction ou de l’intelligence augmentée. Quel choix allons-nous faire ? Quel choix les pouvoirs publics vont-ils faire ? Les nouveaux modes de socialisation sont des vecteurs d’excitabilité dont la polarité nous appartient individuellement. »

Et il ajoute : « La question de la détente n’est pas simple sur les réseaux sociaux qui cultivent plus la nervosité. Ce dont nous avons besoin, c’est de nous décrisper dans ces lieux. Mais nous n’avons pas encore appris comment. »

Consultez tous nos textes sur la tuerie d'Orlando

7 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 juin 2016 03 h 38

    Les religions intégristes sèment la haine.

    Il faut dire la vérité. Ce sont les religions intégristes qui sèment la haine des homosexuelles. Les religions intégristes sont devenues le nouveau fascisme qui dégage l'obscurantisme et l'ignorance. Plus que jamais, nous avons besoin de la philosophie des lumières.

    • Clifford Blais - Inscrit 14 juin 2016 08 h 59

      Non, ce n'est pas les religions intégristes qui sèment la haine. La haine est un sentiment normal d'une personne normale. Qu'on arrête de déplacer le problème. Une personne normale qui a la personalité guerrière sera attiré par n'importe quel mission qui mettra SES INTÉRÊTS à profit. Du monde normal haisse aussi. Ceux avec des troubles de personalité ''Cluster-B'' type NARCISSIQUE sont plus vulnérables de passer à l'acte devant la frustration, tel NARCISSE dans la mythologie grecque et se suicider en emportant avec eux l'objet d'un de leur fantasme qu'ils ne peuvent gérer. Que la psychothérapie soit couverte au Québec par l'assurance-maladie aide sûrement à ce que notre taux d'acting out soit plus bas qu'aux U.S.A. ... !

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 14 juin 2016 06 h 21

    Outil

    Comme tout outil, le réseau médiatique exige de l'expérience et l'expérience ne vient qu'avec le temps. Si nous fixerions notre attention que sur les doigts coupés, les scies rondes ne se vendraient plus. Malheureusement, dans la boite de cet outil, il n'y a pas de place pour ajouter le «jugement». Et dans cet autre, le jugement ne s'impose pas.
    Ça fait 4 mille ans qu'on nous répète «Tu ne tueras point» et 2 mille qu'on nous dit «Aimez-vous les uns les autres», ça n'a pas l'air de coller très fort.
    Je vais probablement lire des commentaires négatifs et blâmant sur l'intolérance, mais... n'est-ce pas de l'intolérance aussi ? Il n'y aura que la façon de le dire de différent.
    «À bas l'intolérance !!!»

    «Ils ne savent pas ce qu'ils font»... mais vraiment pas. Et ça continue.
    Tout le monde a ses raisons d’avoir raison, le problème subvient quand quelqu’un considère que «l’autre a tort».

    Bonne journée.

    PL

  • Pierre Schneider - Abonné 14 juin 2016 07 h 53

    Bloquer les crétins

    Pourquoi rapporter de tels propos orduriers, si ce n'est que pour nous confirmer le fait que la crétinerie existe partout dans le monde et qu'on doit y faire la sourde oreille. Les auteurs cités devraient savoir que sur les réseaux sociaux, on peut aisément bloquer ceux qui tiennent de tels propos sexistes, racistes ou malsains.
    Au lieu de leur accorder une importance qu'ils ne méritent pas et que les médias doivent ignorer.
    Ce n'est pas au pouvoir public de légiférer sur les imbéciles. À nous de les ignorer.

    • Jean Santerre - Abonné 14 juin 2016 08 h 36

      On a effectivement le droit d'ignorer les ignorants.
      Peut-être est-ce même un devoir?
      Mais encore faut-il les entendre avant de juger. Et qui apportera la lumière aux ignorants?
      Il n'y a pas d'issue sinon que de cesser de lire quoi que ce soit sur le sujet tout en sachant ce qui s'est produit.
      On appelle cela de l'indifférence, un piège tout aussi grave.
      Les imbéciles sont partout, les sages disséminés.
      Impossible de s’en sortir.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 14 juin 2016 09 h 13

    Oh!là,là,monsieur,monsieur!!

    Toute explosion engendre un nébuleux nuage dont il faut savoir attendre qu'il retombe avant d'y voir claire...surtout si on s'affiche en tant que philosophe.
    Le journaliste,lui, doit trouver de quoi beurrer sa tartine hebdomadaire bien avant la
    retombée de la poussière!

    C'est la sempiternelle dialectique entre l'émotion et la raison;dialectique dont la fina-
    lité est assurément la sagesse retrouvée quand est retombée l'instantanéité dont se
    gavent les médias.

  • Patrick Daganaud - Abonné 14 juin 2016 09 h 41

    Tuer pour laver des cerveaux à l'eau sale

    Nous sommes dans un monde où la barbarie ne connaît aucune limite.

    Il ne fait aucun doute que, dans tous les clans, tuer ou sacrifier des humains pour LA cause est affaire courante. Ce n'est pas le but, c'est le moyen.

    Le but : provoquer cette vague d'insondables montées de haine, d'intolérance, de rejet, de ségrégation et les justifier.

    Véhiculer une idéologie d'extrême droite. La rendre tolérable.

    Faire des Trump de ce monde des héros.