Claude Ryan sur... (partie 2)

L'échiquier politique au Québec

Le mariage

- 1966 -

Le mariage, tant dans ses aspects moraux que dans ses dimensions juridiques, est aujourd'hui l'objet d'une profonde remise en question.

La commission pontificale qui scrute présentement le sujet de la régulation des naissances est communément identifiée comme l'organisme chargé d'étudier «le problème de la pilule». [...]

Mais le vrai problème est plus profond, plus complexe. Il s'agit de redéfinir, en fonction de la culture et des attentes de l'homme d'aujourd'hui, une morale conjugale dynamique et centrée sur la véritable essence du message chrétien, une morale conjugale dépouillée de certains revêtements culturels hérités d'autres époques et que l'on confond souvent avec l'essence même du christianisme. [...]

Parallèlement aux aspects spirituels, il faut aussi examiner, de nos jours, la place du mariage dans la société civile. [...]

Possible et fort utile dans les sociétés très homogènes, une équivalence parfaite entre convictions religieuses des citoyens et législation civile devient de plus en plus difficile dans les sociétés pluralistes d'aujourd'hui. Le catholique, par exemple, a certes le droit d'exiger que les lois de l'État en matière de mariage ne l'obligent, lui catholique, à faire aucun geste qui soit contraire à ses convictions religieuses. A-t-il, pour autant, le droit d'exiger que «sa» conception du mariage soit imposée à tout le monde, y compris aux citoyens qui professent des convictions morales et religieuses différentes des siennes?

Dans un pays comme le nôtre, un nombre croissant d'hommes publics estiment venu le moment de réexaminer sérieusement notre législation relative au divorce, à la vente des produits anticonceptionnels, à l'avortement, etc. Sans quitter une positon franchement chrétienne sur le fond de chacun de ces problèmes, nous avons désormais le devoir de les examiner avec nos concitoyens sous l'angle plus large de la liberté et de la concorde qui doit exister entre membres égaux d'une société démocratique.

9 mars 1966

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La loi des mesures de guerre

- 1970 -

Aux prises avec une situation

inédite qu'aucun gouvernement comparable du monde atlantique n'a dû encore envisager, le gouvernement Bourassa devait montrer qu'il a le plus haut respect de la vie. Il devait aussi trouver une formule susceptible de constituer un premier pas vers la réintégration dans le processus démocratique d'éléments provisoirement égarés au chapitre des méthodes d'action, mais dont les convictions politiques et sociales correspondent à celles de milliers de leurs concitoyens.

Ce double défi était très exigeant. Il obligeait le gouvernement ne pas céder aux pressions réclamant de lui un déploiement de force plus impressionnant. Il l'obligeait à faire passer au second rang les considérations d'orgueil et de puissance. Il l'obligeait à accorder un début de reconnaissance à un mouvement dont on peut contester les objectifs et réprouver les méthodes, mais dont on ne saurait nier la réalité. [...]

M. Bourassa a préféré, en dernière analyse, recourir à la puissance d'Ottawa. En sollicitant de sa propre initiative la mise en vigueur de la Loi des mesures de guerre, le premier ministre québécois consentait en principe à subordonner son gouvernement à celui de M. Trudeau. Il consacrait, aux yeux du reste du pays, un vieux souvenir voulant qu'Ottawa soit le siège du vrai gouvernement national et que le Québec ne soit, en définitive, qu'une province un peu plus turbulente que les autres. [...]

Quant à M. Trudeau, il réussira peut-être, dans l'immédiat, à écraser le FLQ. Mais il ne réussira pas à empêcher certaines idées de vivre et peut-être même, avec l'aide d'Ottawa, de se diffuser. Il ne saurait surtout faire oublier que dans le drame actuel, «la question finale» n'a été que mise entre parenthèses et qu'elle devra finalement se régler au Québec même, sans ingérence de l'extérieur. L'ancien théoricien de la méfiance à l'endroit de l'autorité constituée devient aujourd'hui un protecteur militaire. On chercherait en vain, dans les édits qui portent sa signature, la trace de ces vertus de rationalité, de libre consentement, de mesure et de respect fondé sur l'égalité, auxquelles il aimait naguère identifier le fédéralisme. [...]

Les auteurs des actes répugnants du 5 et du 10 octobre, ainsi que leurs collaborateurs, sont, dans l'immédiat, les principaux responsables de la mise en veilleuse des libertés au Québec. Le mépris ouvert et agressif qu'ils ont manifesté contre des lois qui valent pour tous les citoyens et dont plusieurs sont l'expression, non d'une superstructure de domination, mais du plus élémentaire respect de l'homme justifie la prescription légale qui vient d'être édictée contre le FLQ.

Nous déplorons qu'on ait retenu, pour ce faire, le cadre de la Loi des mesures de guerre, qui dépasse infiniment, dans sa portée possible, l'ampleur du problème auquel faisaient face les autorités. [...]

17 octobre 1970

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La Charte de Victoria

- 1971 -

Le non de M. Bourassa à la Charte de Victoria s'inscrit dans la ligne des grandes décisions prises par ses prédécesseurs. Le Québec a célébré hier dans la sérénité sa fête nationale: la décision de mercredi y fut pour beaucoup. On redécouvre, dans ces grands moments, combien est intense la réalité d'une conscience nationale distincte au Québec: aucun pouvoir extérieur n'y pourra jamais rien.

Pendant que le Québec se réjouissait de la décision de son gouvernement, ailleurs au pays la colère grondait. [...] La vivacité de ces réactions ne doit pas nous effrayer. Elle est plus instructive que tous les articles mielleux dont on a inondé M. Bourassa depuis son élection. Vous êtes aux yeux de ces messieurs un grand Canadien aussi longtemps que vous marchez dans leur sens. Vous devenez un renégat dès que vous préférez à leurs compliments enveloppants la solidarité avec les vôtres.

Tout cela prouve combien est fragile l'amitié entre les deux peuples et combien réelle et fondamentale est l'existence au Canada non pas d'une seule, mais de deux nations. Le Canada anglais refuse de reconnaître cette réalité. Là est la source profonde du malentendu de Victoria et du «non» que M. Bourassa vient de signifier à ses collègues des autres gouvernements. Lorsque le Canada anglais voudra admettre qu'il ne saurait exister d'homme-miracle capable de lui livrer le Québec sur un plateau d'argent, les vraies conversations commenceront. [...]

Quant à M. Trudeau, il continue de voir ces choses dans une perspective étrangement manichéenne: les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Trahissant inconsciemment le peu de respect qu'il semble avoir au fond pour M. Bourassa, il a insinué que la décision de mercredi était attribuable non pas aux convictions de celui-ci, mais au pouvoir de quelques éléments somme toute assez minables. Ce qui demeure un drame chez cet homme, c'est son refus obstiné de percevoir, par-delà un développement qui le blesse, l'expression de la volonté d'un peuple.

On a pratiquement désespéré de voir M. Trudeau se libérer de la prison où il s'est enfermé. On aura du moins eu la satisfaction de constater que le pupille qu'il croyait avoir trouvé à Québec est moins docile qu'il en avait l'air. Réfléchissant à tout ceci, le Canada anglais finira par se rendre compte que la thèse fondamentale de M. Trudeau est un mauvais trompe-l'oeil. Cette aventure artificielle prendra fin dans la frustration. L'écroulement du château de cartes de Victoria n'est qu'un premier signe.

25 juin 1971

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Le journalisme

- 1973 -

Le lâche attentat commis mardi soir contre la personne du journaliste Jean-Pierre Charbonneau a semé, comme il fallait s'y attendre, la consternation dans un grand nombre de milieux.

Notre société est habituée à la violence. Elle n'avait pas encore pénétré, cependant, dans ces sanctuaires de la démocratie que sont les salles de rédaction des journaux. [...]

Quant aux consommateurs de journaux, ils ont volontiers pris l'habitude de critiquer les journalistes ces dernières années. Et Dieu sait que les conditions dans lesquelles il faut produire chaque jour un quotidien fournissent matière à critique. En quelques heures, souvent même quelques minutes, le journaliste doit régulièrement résumer des événements complexes, juger des situations déroutantes, proposer des solutions. Qu'il se glisse dans son travail des imprécisions, parfois aussi des injustices, cela est inévitable [...].

On oublie trop souvent, en contrepartie, que le journaliste travaille dans des conditions très exigeantes. En raison de ses heures irrégulières et de l'effort de recréation de soi qu'il exige dans cesse, ce métier est l'un des plus épuisants qui soient. On savait déjà que rares sont ceux qui peuvent y faire une carrière complète. On savait aussi que les santés démolies ou amoindries n'y sont pas rares. On se fait aujourd'hui rappeler que le journaliste qui veut exercer consciencieusement son métier est plus exposé que bien d'autres aux hasards ou aux coups calculés de la violence.

[...] En voulant exprimer leur solidarité envers un journaliste dont le courage et la probité sont exceptionnels, plusieurs ont peut-être voulu dire du même coup qu'ils venaient de découvrir sous un jour nouveau une profession dont on est trop porté à ne voir que les côtés faciles et colorés.

3 mai 1973

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Le 15 novembre

- 1976 -

M. Bourassa disposait d'une majorité sans précédent. Il pouvait s'en servir pour faire passer dans les lois et dans le style de son administration les grands objectifs d'efficacité, d'intégrité et de dynamisme qu'il définissait en 1970. Au lieu de cela, il a gouverné trop souvent à la petite semaine, s'intéressant à des détails insignifiants et délaissant trop facilement les questions fondamentales qui relèvent d'une vision éthique et intellectuelle exigeante. [...] M. Bourassa n'a pas été à la hauteur. Son impopularité actuelle s'explique en grande partie par le leadership souvent zigzagant et calculateur qu'il a déployé. [...]

En contrepartie de ses faiblesses, le PQ a de nombreuses qualités qui le rendent apte à aspirer au pouvoir:
- de tous les partis, il est celui qui possède les structures de direction et de financement les plus ouvertes;
- son leader, René Lévesque, a conservé à travers les années un dynamisme remarquable. Autant à l'extérieur qu'à l'intérieur du Québec, il jouit d'une audience exceptionnelle;
- le PQ est le reflet sur la scène politique des valeurs d'une forte proportion des citoyens appartenant à la jeune génération. Il offre le véhicule le plus apte à favoriser l'insertion de ces citoyens dans le processus politique;
- malgré des limites, il offre une équipe capable de donner au Québec un gouvernement compétent et honnête;
- il offre enfin une vision élevée de ce que devrait être la vie publique au Québec.

Ce que le PQ offre de plus valable à long terme, c'est peut-être enfin la chance d'un renouvellement authentique des termes mêmes de l'alternative politique au Québec. [...] L'alternative qui caractérise désormais les sociétés libérales, c'est de plus en plus celle qui met en présence le courant conservateur-libéral et le courant social-démocrate. Le PQ offre une version authentiquement québécoise de ce dernier courant. [...]

Au Québec, après 12 années de régime libéral depuis 1960, un changement serait dans l'ordre des choses si l'objection de l'indépendance peut être mise entre parenthèses de manière loyale et satisfaisante.

12 novembre 1976