Hommage à Claude Ryan (1925-2004) - Une ligne droite

Rendre hommage à Claude Ryan par un cahier spécial s'est imposé spontanément. Notre journal le lui devait parce qu'il en a marqué l'histoire de façon exceptionnelle. Il y a exercé un magistère qui inspirait le respect même si ses opinions ne faisaient pas l'unanimité. Heureusement!, pourrions-nous dire, car les désaccords sont l'essence du débat public auquel le journaliste et l'homme public qu'il fut ne s'est jamais soustrait. Merci à tous les anciens collaborateurs et amis de M. Ryan qui ont accepté de signer des textes dans ce cahier.

L'un des rôles des intellectuels est d'animer par la réflexion le débat public, ce à quoi l'ancien directeur du Devoir s'est prêté constamment, à partir d'une pensée dont il a établi les fondements tôt dans sa vie active. Des fondements qui ont très peu varié tout au long d'un parcours caractérisé par la ligne droite. Durant les 50 ans où il fut sur la scène publique, il aura été d'une fidélité exemplaire à des valeurs qui lui servaient de guide aussi bien dans la réflexion que dans l'action. L'illustrent bien les extraits d'éditoriaux signés de sa main que nous reprenons dans ce cahier.

Il est arrivé à Claude Ryan de s'éloigner de sa ligne de vie, parfois spontanément, le plus souvent par nécessité. Il comprenait que la recherche du bien commun qu'il poursuivait exige des compromis. Il en aura fait certains, mais pas toujours ceux que ses concitoyens espéraient. Il aura tout particulièrement beaucoup déçu les nationalistes québécois qui auraient voulu qu'il les suive dans leur cheminement vers la souveraineté. L'homme se remettait volontiers en question lorsque les événements l'interpellaient. Sur la question nationale, il devait toujours renouveler son choix en faveur du fédéralisme. Une seule fois, il fut tenté d'obliquer vers la thèse de René Lévesque. C'était au début des années 70, alors qu'il était, selon ses mots, «excédé par la rigidité hautaine de Pierre Elliot Trudeau». Certains diront qu'il était lui-même un homme rigide, d'autres un homme de convictions.

Sur le plan social, Claude Ryan apparut plus ouvert aux idées nouvelles. Du moins à celles qui correspondaient à ses convictions ou qui ne les heurtaient pas. S'il a pu comprendre que l'évolution de la société conduise à la reconnaissance du mariage entre conjoints du même sexe, il n'a pu moralement l'accepter. Par contre, il sera toujours préoccupé de progrès social et de solidarité. Il aura l'occasion de le manifester comme homme politique, mais aussi dans sa vie personnelle. Peu de gens se rappellent aujourd'hui que c'est Claude Ryan qui accueillit dans la société et au Devoir le felquiste Pierre Vallières à sa sortie de prison en 1973, après qu'il eut renoncé au terrorisme. Il savait passer outre aux différences idéologiques et faire confiance à ses semblables.

S'il est une constante dont il n'aura jamais dévié, c'est celle du service public et de l'engagement. Sa carrière aura consisté à répondre présent à ses concitoyens, que ce soit à travers l'Action catholique, Le Devoir ou la politique. La reconnaissance de l'électeur d'Argenteuil ou celle de l'homme de la rue qu'il rencontrait en faisant ses courses lui suffisait pour lui donner le goût de servir encore. À une époque où le cynisme envers la chose publique semble être de rigueur, il faut être reconnaissant à Claude Ryan d'avoir toujours conservé cette ligne de vie.