Claude Ryan sur...

L'oeuvre de Vatican II

- 1965 -

Qu'on l'examine à travers le «De Ecciesia», à travers le décret sur la tâche pastorale des évêques ou à travers le décret sur l'apostolat des laïcs, l'idée de l'Église qu'a mise en relief Vatican II est la même. C'est celle d'une institution fortement communautaire, animée par l'amour de Dieu et de l'homme, à l'intérieur de laquelle le minimum de loi nécessaire au bon fonctionnement de la vie pratique est tout entier soumis aux exigences du service et de la charité.

Dans cette pensée renouvelée de l'Église, on retrouve le même attachement aux dogmes centraux qui font la solidité du christianisme. Mais on découvre aussi une dépendance moins accentuée que par le passé vis-à-vis des arguments d'autorité [...].

L'Église est justement réputée pour la précision et l'organicité de son système de gouvernement. Du plus humble fidèle au vicaire du Christ, tout, dans ce système, se tient et se complète. [...] Mais ce système avait tendu, depuis quelques siècles, à devenir prisonnier de certains traits qui sont un élément essentiel de sa solidité mais qui n'expriment qu'une partie du mystère total. Le principe de l'autorité, jalousement défendu contre les attaques de l'extérieur, avait donné naissance à une dépendance excessive des subordonnés envers les chefs, à une raideur trop prononcée dans les rapports humains, à un autoritarisme exagéré de la part de certains organes ecclésiastiques. [...]

Les rapports entre les évêques et le pape, entre l'évêque et ses prêtres, entre le clergé et les laïcs, en un mot les rapports entre autorité et sujets ne seront plus les mêmes dans l'Église d'après Vatican II. Ils auront ce que je ne sais quoi de décontracté, de sainement libre, de vrai et de viril qui faisait défaut dans l'Église de la contre-réforme et qui aidera les chrétiens à comprendre qu'il n'est pas nécessaire de changer de visage et de style, de s'abstraire en quelque sorte du monde, pour participer à la vie de l'Église. [...]

8 décembre 1965

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L'échiquier politique au Québec

- 1967 -

À Québec, deux traits dominent l'année 1967: la consolidation de l'équipe investie du pouvoir, le fractionnement des forces d'opposition.

L'Union nationale n'a point accru sa majorité en Chambre. Elle règne néanmoins plus solidement, en cette fin d'année, qu'à aucun autre moment depuis juin 1966. Elle règne, c'est-à-dire qu'elle domine l'appareil politique sans trop de contestation. [...] Mais cela ne veut pas nécessairement dire qu'elle imprime à la province une direction rigoureuse et dynamique. [...]

Du côté de l'opposition, le fait le plus spectaculaire de l'année fut le départ de M. René Lévesque du Parti libéral. Mais là ne se situe peut-être pas l'essentiel. Le principal, ce fut probablement l'effondrement moral du Parti libéral, précipité par une perte de prestige rapide et considérable de M. Jean Lesage. [...] À tel point que M. [Daniel] Johnson ne semble plus craindre guère les libéraux. Avant d'agir ou de parler, il se demandait naguère: «Que va dire M. Lesage?» Il se demande plutôt aujourd'hui: «Quelle sera la réaction de M. Lévesque?» [...]

Que représentent, au juste, les éléments indépendantistes, auxquels s'ajoute désormais le nom très connu de M. René Lévesque? Psychologiquement, ils sont sans doute plus confiants, plus agressifs qu'au début de l'année. Sociologiquement, ils représentent une force très importante dans des milieux limités en nombre mais influents. [...] La menace qu'ils représentent pour les deux partis établis n'est donc pas dans l'immédiat, sauf erreur. Elle provient plutôt des nuages qui subsistent à l'horizon en matière constitutionnelle. Tout retard à résoudre ce problème de façon raisonnable, toute hésitation le moindrement butée en provenance surtout du Canada anglais, contribuerait à accentuer ce risque. [...]

Au Québec même, il faudra bien, tôt ou tard, tirer au clair la situation nouvelle que crée la vigueur accrue des éléments indépendantistes. Il faudra, en somme, qu'ait lieu, sous une forme ou sous une autre, un affrontement décisif entre tenants des deux grandes options opposées. Mais il semble que la stratégie de M. Johnson à ce sujet consiste à attendre que se soit d'abord précisée davantage la position du Canada anglais. À bien y penser, M. Johnson a probablement raison. [...]

Il ne suffit plus, pour le Québec, de proclamer ce qu'il veut. Il le fait depuis longtemps. Il lui faut savoir maintenant ce que veut, ce qu'est prêt à consentir le Canada anglais. [...]

30 décembre 1967

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Les libertés

- 1967 -

Au cours d'un débat sur le sempiternel sujet de l'avenir politique du Québec, un étudiant me lance ces mots: «Vous parlez des libertés individuelles que nous aurait assurées notre mode actuel de gouvernement. Cela ne nous intéresse guère. Ce qui nous intéresse au premier chef, c'est la liberté collective.» [...]

À ce sujet, un point capital doit être noté. Dès qu'une société est sérieusement diversifiée dans sa composition ethnique, linguistique ou religieuse, ou encore dans ses préférences idéologiques, aucun groupe, quel qu'il soit, n'a le droit d'ériger son propre bien en norme absolue de toute liberté et de tout bien, au mépris des libertés personnelles et d'une conception du bien général embrassant à titre égal tous les citoyens.

Une société où le syndicalisme voudrait s'ériger en norme universelle et absolue des décisions économiques et sociales ne serait plus une société libre au sens qu'on donne à ce mot en Occident: ce serait une société captive. Une société ou une famille religieuse qui, sous prétexte qu'elle est la majorité, chercherait à imposer ses normes à tous les citoyens en se servant de l'État comme d'un instrument pour parvenir à ses fins serait une société théocratique ou cléricale: ce ne serait pas une société démocratique.

De même, une société qui se donnerait comme norme ultime et absolue la promotion de la liberté collective de l'une de ses communautés culturelles, celle-ci fût-elle fortement majoritaire, serait une société orientée vers un monolithisme négateur de certains droits humains plus fondamentaux encore que l'intérêt d'un groupe particulier. [...]

13 décembre 1967

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La crise du Canada

- 1964 -

Il y a, pour un Canadien français, deux manières d'aborder le problème canadien.

L'une consiste à identifier le Canada français avec le Québec et à examiner tous les problèmes en fonction des intérêts du Québec. À l'intérieur de cette hypothèse, l'intérêt du Québec est premier et suprême. Il faut le poursuivre et le défendre en mettant au second plan toute autre considération: c'est la thèse du «par lui-même et pour lui-même», chère à M. [René] Lévesque.

Dans cette perspective, la dimension canadienne apparaît comme un pis-aller. Elle est une rupture de l'ordre homogène qui existerait si le Québec était seul et complètement maître de sa destinée: elle est donc un poids dont il faut tendre à se libérer. Certains sont prêts à accepter encore la réalité canadienne, pourvu que cette réalité ne gêne en rien le progrès du Québec et qu'elle serve ses intérêts. D'autres ont déjà conclu que la réalité canadienne est nuisible au Québec, qu'il faut mettre fin le plus tôt possible à une expérience qui, de toute manière, n'a jamais été mise loyalement à l'épreuve.

Entre ces deux opinions, il existe une différence de degré, non de nature. [...]

La seconde manière consiste à envisager le problème des Canadiens français à l'échelle de tout le pays, c'est-à-dire à partir de l'hypothèse canadienne.

À l'intérieur de cette hypothèse, il y a place pour une admission loyale des difficultés qu'ont éprouvées les Canadiens français à l'intérieur de la Confédération. Il y a également place pour une reconnaissance explicite de la position spéciale que le Québec — en tant qu'expression politique principale du fait français au Canada — doit occuper dans le cadre politique canadien.

Mais la perspective demeure canadienne. On accepte le Canada, non comme un pis-aller dont on voudrait se libérer, mais comme une réalité politique valable qu'on veut améliorer. Cette manière de voir n'est pas unitariste, mais fédéraliste. [...]

Nous choisissons l'hypothèse canadienne pour trois raisons principales. La première raison tient à la tradition même du Devoir. Le journal, sous ses trois premiers directeurs, fut un grand journal canadien. Henri Bourassa ne voulut jamais limiter ses horizons à la province de Québec. Il considérait que le Canada tout entier était sa patrie, qu'il devait être partout chez lui dans ce pays.[...]

La deuxième raison est d'ordre économique. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte de ce pays pour constater que le Québec et le Canada ont partie liée à bien des égards.[...]

Nos motifs les plus importants sont d'ordre politique. À condition que le Québec jouisse de toute l'autonomie dont il a besoin pour développer sa vie propre et ses institutions, nous croyons que le maintien du lien canadien offre des avantages précieux. Le premier de ces avantages est sûrement la possibilité de maintenir et de développer la vie française dans le reste du pays.[...]

Le second avantage est moins immédiat, mais non moins évident. Le Canada nous offre la chance de construire un type nouveau de société politique, c'est-à-dire une société dont les cadres politiques soient propices au développement de cultures différentes, sans être rigidement ni exclusivement conditionnés par une seule. [...]

Cela étant dit, nous tenons à ajouter trois précisions.

Nous avons bien dit «hypothèse canadienne». Nous n'avons pas parlé de dogme. Il est possible que nous nous trompions. Si tel est le cas, les faits nous l'indiqueront en temps et lieu. [...] En choisissant l'hypothèse canadienne, nous n'options aucunement pour l'immobilisme. Si cette hypothèse doit se réaliser, il faudra apporter des modifications substantielles à la constitution de notre pays et au fonctionnement de nos institutions politiques. Il faudra repenser notre fédéralisme, l'ajuster en profondeur. [...]

Enfin, notre option ne nous empêchera aucunement d'aborder en Québécois les problèmes du Québec. Dans l'ordre de juridiction où il est et doit demeurer, et même dans certains cas devenir, souverain, le Québec a droit à notre première allégeance. [...]

18 septembre 1964