Protéger le savoir-faire... et la tourtière

Le patrimoine immatériel se retrouve dans la pratique des chants de gorge, dans le savoir-faire du fléché ou dans la transmission de la manière de cuisiner la tourtière, illustre le professeur Laurier Turgeon.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le patrimoine immatériel se retrouve dans la pratique des chants de gorge, dans le savoir-faire du fléché ou dans la transmission de la manière de cuisiner la tourtière, illustre le professeur Laurier Turgeon.

Inscrire la préparation de la tourtière au patrimoine de l’UNESCO ? L’idée paraît peut-être saugrenue, mais elle est bien sérieuse, et elle requiert une intervention rapide de la part du gouvernement canadien, plaident les amoureux du patrimoine culturel immatériel.

Ils étaient environ 200 à se réunir à l’Université Laval, il y a quelques semaines, à l’occasion du 10e anniversaire de l’entrée en vigueur de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, créée en 2003. De cette rencontre ils ont tiré la Déclaration canadienne pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, ou PCI.

La sauvegarde de quoi, dites-vous ? « De la pratique, du savoir-faire, des connaissances », explique Laurier Turgeon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique de l’Université Laval et passionné de PCI. Dans les termes choisis par l’UNESCO, la sauvegarde du PCI équivaut à « assurer sa recréation et sa transmission permanentes […], transmettre du savoir, du savoir-faire et du sens ». Ici, le patrimoine immatériel se retrouve dans la pratique des chants de gorge, dans le savoir-faire du fléché ou dans la transmission de la manière de cuisiner la tourtière, illustre le professeur Turgeon.

Le Canada absent

La Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel indique que le PCI se manifeste dans cinq grandes sphères, soit les traditions et expressions orales, les arts du spectacle, les rituels et fêtes, les connaissances et pratiques concernant la nature et les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel.

Au total, 168 des 196 États membres de l’UNESCO ont signé la convention. Mais pas le Canada. Pourtant, le pays était, avec les États-Unis, à l’avant-garde du mouvement de sauvegarde du PCI dans les années 1980. Pour franciser le concept énoncé aux États-Unis, l’ethnologue québécois Bernard Genest avait proposé l’expression patrimoine immatériel. La terminologie est restée.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Laurier Turgeon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique de l’Université Laval et passionné de PCI

« Le Canada, au début, était plutôt intéressé par l’idée de signer cette convention, rappelle Laurier Turgeon. Rapidement, en l’espace de quelques mois, le Canada a changé de position. C’est resté un mystère. »

À présent, donc, on retrouve dans la liste du PCI de l’UNESCO le repas gastronomique des Français et le mariachi mexicain, mais aucune mention des cultures et traditions canadiennes ou québécoises. Le Québec et certaines de ses villes — Montréal, Québec et Rivière-du-Loup, par exemple — ont bien donné des statuts légaux au PCI, mais le Canada ne s’y est pas encore résolu.

« Nous avons bon espoir que le Canada se décide enfin à signer cette Convention », ont cependant déclaré les participants du colloque organisé à l’Université Laval. « La position récente du gouvernement du Canada à l’égard de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, notamment, envoie un signal positif », ont-ils écrit.

Depuis le début du mois de mai, le gouvernement canadien appuie sans restriction la déclaration, qui énonce une série de principes comme l’égalité, le partenariat et la bonne foi, en plus d’augmenter le devoir de consultation du Canada auprès des autochtones, par exemple.

Des craintes et des bénéfices

Pour comprendre l’élan que la signature de cette déclaration pourrait donner à l’adhésion à la convention de l’UNESCO sur le PCI, il faut connaître les raisons qui ont poussé certains pays à refuser de signer cette dernière. « Il y avait des craintes que les autochtones se servent de ce patrimoine pour fortifier leurs identités et alimenter leurs réclamations territoriales, car ils auraient une plateforme internationale pour faire valoir leurs revendications », explique Laurier Turgeon.

Bien qu’aucune étude d’impact sur la signature de la convention n’ait encore été réalisée, le professeur est optimiste. Dans les pays signataires, on a remarqué une hausse de l’intérêt pour le patrimoine, un sentiment de fierté dans les communautés et une hausse du tourisme, affirme-t-il. Sur ce dernier aspect, il est prudent. « Il y a un danger de marchandisation », dit Laurier Turgeon, en insistant sur l’importance d’impliquer les communautés dans le processus d’identification et de sauvegarde du PCI. « Comme c’est transmis par la parole et le geste, et donc par des personnes, on ne peut pas l’envisager [le PCI] sans la participation de ces personnes, et donc des communautés qui sont porteuses de ces traditions », indique-t-il.

Et quand on lui demande à quoi sert la sauvegarde du PCI, Laurier Turgeon est éloquent. Sentiment d’identité, cohésion sociale, développement durable : à son avis, les avantages sont multiples. « La diversité des cultures est un élément aussi important pour le développement durable que la biodiversité l’est pour la protection de l’environnement », avance-t-il. « Plus il y a de cultures, plus il y a d’interactions, de nouvelles idées et de créativité. »

Laurier Turgeon en cinq dates

1954 Naissance à Lac La Biche, dans le nord de l’Alberta.

1972 Participation à un cours d’été de l’Université Laval et découverte du Québec

1982 Obtention d’un doctorat en histoire et ethnologie à l’Université de Bordeaux, en France

2000 Retour d’un séjour de recherche à Chicago et début de l’intérêt pour le patrimoine culturel immatériel

2003 Création de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine ethnologique, dont il est titulaire


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