«Le modèle d’affaires du droit ne marche plus»

Julien D. Pelletier, Pierre Craig et Marc-Antoine Cloutier
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Julien D. Pelletier, Pierre Craig et Marc-Antoine Cloutier

Pour la première fois depuis son départ précipité de Radio-Canada en avril, le journaliste Pierre Craig s’adressera à la population ce lundi. Il ne sera pas là pour discuter des raisons qui l’ont poussé à quitter le diffuseur public après 13 ans à la barre de l’émission La facture, mais plutôt pour demander aux Québécois de bien vouloir lui donner « 20 piastres ».

« J’ai la profonde conviction qu’en donnant 20$, ils peuvent faire une différence, ils peuvent continuer à donner accès à la justice », lance le grand homme, souriant, pour résumer son association à Juripop. Par le site jencouragejuripop.org, la clinique juridique lance ce lundi une campagne de sociofinancement afin de mener à bien ses projets d’amélioration de l’accessibilité à la justice.

Comme porte-parole, Juripop a pris celui qui a quitté Radio-Canada en marquant son désir de lutter pour un meilleur accès à la justice. « Le modèle d’affaires du droit ne marche plus », tranche Pierre Craig, dans un écho à un rapport du Barreau du Québec qui évoquait, en mars, « l’obsolescence du modèle d’affaires basé uniquement sur la tarification horaire dans la prestation des services juridiques ».

L’ancien président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec n’a pas tourné le dos à sa profession. « Je pense que je fais, d’une certaine façon, un travail de journaliste », dit-il aussi à propos de son engagement auprès de Juripop. « J’ai fait 13 ansLa facture], 40 ans de journalisme… Je parle au passé, mais je ne sais pas ce que je vais faire. Je me laisse aller, j’écoute, je dîne avec des gens, toute sorte de monde », affirme-t-il.

Parmi ces gens, il n’y a personne qui puisse le convaincre de se lancer en politique, assure-t-il. « Je n’ai pas d’intérêt pour ça. […] Ça ne me tente pas, trop de compromis ! » envoie-t-il en riant.

Trois heures pour voir un avocat

S’il n’a pas envie de discuter sur la place publique des raisons qui l’ont poussé à quitter Radio-Canada, Pierre Craig est, en revanche, bien en verbe lorsqu’il parle de l’impact personnel qu’a eu son passage à l’émission La facture. « Quand tu animes une émission comme La facture, ça ne prend pas de temps que tu deviens un homme en colère, commence-t-il. Un homme en colère, parce que tu vois tellement de préjudices faits aux gens. Ce dont tu te rends compte, c’est que les gens essaient de se dépatouiller dans leurs problèmes et que l’ultime porte, c’est celle du système de justice. Et elle leur est fermée. »

Résultat : l’équipe de La facture reçoit environ 12 000 appels de citoyens par année. En 20 ans d’existence, c’est donc un quart de million de personnes qui ont contacté des journalistes, des recherchistes et des animateurs pour demander de l’aide. « Ce n’est pas normal. Pas normal que La facture devienne un tribunal », se désole Pierre Craig.

Davantage de travailleurs

Sur le terrain, le constat est le même. Quand Juripop a tenu ses cliniques juridiques populaires dans le métro, l’an dernier, plusieurs centaines personnes se sont déplacées. « Des personnes qui sont prêtes à attendre trois heures pour rencontrer un avocat ou un notaire pendant 15 minutes, note le cofondateur de Juripop, Julien D. Pelletier. On craint qu’il y ait un système de justice à deux vitesses, et ce système-là se ressent tous les jours à Juripop », observe-t-il.

Les clients de sa clinique, ce sont des gens qui, autrement, n’auraient pas droit à des services professionnels leur permettant d’aller devant les tribunaux et d’être décemment défendus, observe-t-il.

Pire, ces clients sont de plus en plus souvent des travailleurs, remarque Marc-Antoine Cloutier, aussi cofondateur de la clinique. « [Les gens que l’on aide ont] un revenu, mais [ils] n’ont pas les moyens de payer les services d’un avocat en pratique privée », dénonce-t-il.

La campagne de financement de Juripop a permis d’amasser 27 000 $ l’an dernier, sur un budget total d’environ 750 000 $. La clinique juridique vise cette année un montant de 30 000 $.

1 commentaire
  • Nicole Delisle - Abonné 6 juin 2016 10 h 24

    Un système de justice "malade" et injuste.....

    Notre système de justice a un sérieux examen de conscience à faire. Si le citoyen ordinaire de la classe moyenne n'a plus les moyens de se défendre à l'aide d'un avocat, le système juridique est "malade" et s'il ne se soigne pas, ce ne sera plus qu'un service aux profits de la classe aisée. On ne doit sans doute rien attendre de notre ministre de la justice qui semble à des lieues de comprendre la problématique.
    Son attention est déviée par d'autres enjeux qu'elle n'arrive pas à cerner adéquatement. Le système à deux vitesses dont on parle dans l'article semble de plus en plus évident et rejoint la philosophie de nos gouvernants libéraux "néolibéraux"
    pour qui les systèmes à deux vitesses semblent la solution. En santé, en éducation
    et maintenant au niveau de la justice, les riches pourront se payer de très bons services et le reste de la population devra se saigner à blanc pour en avoir le minimum. Est-ce vraiment là le signe d'une société mature, ouverte, et juste? Se poser la question, c'est y répondre. Le gouvernement ne travaille plus que pour ceux
    qui possèdent la richesse. Les autres ne sont que des pourvoyeurs ou des spécimens
    qui enrichissent ces riches qui ont toute l'attention de nos gouvernants. Est-ce qu'une société juste, équitable envers tous serait déjà dépassée et passée date, comme on dit? Les libéraux semblent vouloir nous le faire comprendre à leur façon.