D’importants progrès et des iniquités tenaces

Les Québécoises choisissent encore en grande majorité les programmes les plus fréquentés par des femmes, comme l’enseignement.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les Québécoises choisissent encore en grande majorité les programmes les plus fréquentés par des femmes, comme l’enseignement.

Elles sont les championnes à l’école, gagnent un meilleur salaire qu’avant et prennent davantage leur place sur le marché du travail. Les femmes progressent, oui, même si la parité n’est pas atteinte et qu’elles gagnent toujours moins que les hommes, constate un rapport du Conseil du statut de la femme (CSF), qui dresse leur portrait socio-économique avec les plus récentes statistiques.

La présidente du CSF, Julie Miville-Dechêne, accueille positivement ces « bonnes nouvelles », même s’il y a encore beaucoup à faire. Premier constat qui frappe dans ce « Portrait des Québécois en 8 temps »,dition 2016 » : même si le salaire horaire moyen des femmes (22 $) n’est pas au niveau de celui des hommes (24 $), l’écart salarial se rétrécit. L’écart du revenu médian annuel des femmes et des hommes a aussi diminué au cours des 15 dernières années.

« Ce n’est pas l’égalité à 100 %, mais on est quand même dans une montée », fait remarquer Mme Miville-Dechêne. Elle avance l’hypothèse qu’il y a plus de femmes qu’avant dans des emplois mieux payés et probablement un peu moins de discrimination systémique. Elle se réjouit aussi du plus grand nombre de mère célibataires sur le marché du travail, ce qui aurait été rendu possible grâce aux centres de la petite enfance (CPE). En effet, chez les 25-54 ans, 77 % des mères seules qui ont au moins un enfant de moins de 6 ans travaillent, un bond de 10 points par rapport à l’année précédente.
 


N’empêche, les femmes sont encore et toujours les plus pauvres et les plus nombreuses à travailler au salaire minimum. Même lorsqu’elles ont un diplôme universitaire, les femmes ont peu accès à de gros salaires. Seulement 6 % des femmes touchent un revenu annuel de 80 000 $ ou plus, contre 16 % des hommes.

Championnes à l’école

Que ce soit au secondaire, au cégep ou à l’université, les femmes sont clairement plus nombreuses et plus performantes à l’école, disent les statistiques. Au secondaire, elles sont plus nombreuses (99 %) à obtenir leur diplôme que les garçons (91 %), mais leur supériorité s’affiche surtout au cégep, où 60 % des filles obtiennent leur diplôme contre 39 % des garçons. Elles sont aussi championnes à l’université — 41 % des femmes obtiennent un baccalauréat comparativement à 30 % des hommes — et à la maîtrise. Il n’y a qu’au doctorat que la parité n’est pas atteinte, où 46 % des diplômées sont des femmes.
 


« Dès que les femmes ont eu accès au milieu de l’éducation, elles ont toujours mieux réussi que les hommes. Déjà, dès la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, on s’est attardé à ce “ problème ” de la grande réussite des femmes, a souligné Hélène Charron, docteure en sociologie et directrice de la recherche au CSF. Les femmes ont une grande capacité d’attention et sont très studieuses. Elles ont des habiletés de travail et de rigueur qui ont toujours été des atouts dans la réussite scolaire. »

Ségrégation de profession

Fait intéressant : même si les femmes augmentent leur présence dans tous les domaines d’études, y compris dans ceux qui étaient plus traditionnellement masculins, elles choisissent encore en grande majorité les programmes les plus fréquentés par des femmes, comme l’enseignement, les sciences infirmières, etc. Sans surprise, elles demeurent très peu nombreuses en économie, en informatique ou en sciences appliquées. « On est loin de la parité », soutient Mme Charron.

Pourtant, si avocat et médecin étaient des métiers d’hommes autrefois, les femmes sont désormais, et depuis plusieurs années, majoritaires dans ces professions. À l’automne 2015, à l’Université Laval, 62 % des femmes étaient inscrites en médecine et 68 % en droit. C’est vrai, reconnaît Mme Charron. Mais en regardant de plus près, elle a constaté qu’il existe toujours une forme de ségrégation dans les orientations, les femmes préférant étudier le droit de la famille plutôt que le droit du travail, par exemple. En sciences administratives, où les femmes sont plus nombreuses, celles-ci préféreront la gestion des ressources humaines et les hommes, la finance.

Le pouvoir aux hommes

Malgré tout, quel que soit leur niveau d’études, les femmes touchent, à leur entrée sur le marché du travail, un salaire hebdomadaire brut inférieur à celui des hommes, dit le rapport. D’après les plus récentes données, un homme ayant un baccalauréat gagnait ainsi 995 $. Une femme ? 880 $, soit 88 % du salaire de l’homme. « Les femmes, pour toutes sortes de raison, négocient moins bien […] parce qu’elles ont moins confiance en elles. C’est aussi parce qu’elles se font souvent offrir moins par l’employeur. »

Dans le vase clos du milieu de l’éducation, tout va bien pour les femmes, jusqu’à ce qu’elles se heurtent au marché du travail avec ses failles, notamment systémiques. « C’est aussi le moment où les femmes ont des enfants. Elles arrêtent, accumulent un moins gros fonds de pension, ont moins de promotions », indique Mme Miville-Dechêne.

C’est ainsi que les hommes occupent, encore, la majorité des postes de pouvoir. Actuellement, seulement 29 % des députés sont des femmes à l’Assemblée nationale. Au niveau municipal, les élues sont aussi minoritaires. Au privé, elles occupent 20 % des sièges dans les conseils d’administration des plus grandes sociétés québécoises.
 


« Ce n’est pas une mauvaise idée de donner un coup de pouce aux femmes à certains endroits, dit Mme Miville-Dechêne, en suggérant de passer par une loi. Il faut que les hauts dirigeants aillent chercher les femmes. C’est une chose de progresser sur le plan du revenu, mais c’en est une autre de progresser au pouvoir. »

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