Remodeler les esprits après le désastre

À Plamondon, petit village de quelque 350 âmes situé à deux heures de voiture au sud de Fort McMurray, le gymnase de l’école francophone a été utilisé pour héberger des familles au moment de l’évacuation chaotique de la ville pétrolière. Une semaine plus tard, les évacués ont plié bagage pour se rendre à Lac La Biche ou à Edmonton, plus au sud.

Jean Piquette, superviseur dans un site de sables bitumineux Syncrude, est toutefois resté dans le village de son enfance. Attablé au Pélican, seul restaurant et taverne du village, il s’excuse de ne pas maîtriser le français suffisamment pour l’entrevue. Il a quitté les camps du nord de Fort McMurray avec un convoi d’évacués et a traversé la ville, dont un bâtiment sur dix a été détruit par les flammes. Il raconte qu’il a porté les mêmes chaussettes et les mêmes bottes pendant cinq jours. « Vous imaginez l’odeur ! »

Souriant, il semble presque en vacances parmi les siens, alors même que les incendies sont toujours actifs, quoique s’éloignant de Fort McMurray vers l’est. Il a retrouvé à Plamondon son cousin, Denis Germain, avec qui il échange des souvenirs de ce qu’était la ville quand ils s’y sont rendus pour la première fois. « On est allés à Fort McMurray du temps où il n’y avait pas de route, raconte Denis. On devait y aller par chemin de fer, le Muskeg Express. » C’était dans les années 1970.

Les adultes, nous comprenons ce qui se passe. Les enfants, pas nécessairement. La reconstruction émotionnelle prendra du temps.

 

Pas peur du retour du feu

Maintenant, Jean Piquette considère Fort McMurray comme son chez soi, lui qui a vu la ville croître au fil du développement pétrolier. Il comprend que certains travailleurs aient une mauvaise expérience de l’endroit. « C’est une boomtown. Les travailleurs ont beaucoup de temps, beaucoup d’argent. C’est une ville un peu folle et ça dépend de ce que tu en fais. » Selon lui, beaucoup de travailleurs de l’Est vont quitter Fort McMurray. « Le drame n’est pas du tout terminé, avance-t-il. Certains souffriront de stress post-traumatique. »

Ce n’est pas un retour du feu qui lui fait peur. Au contraire, il est certain que les autorités trouveront une manière d’assurer leur sécurité, s’imaginant déjà la mise en place d’un grand mur antifeu. C’est plutôt l’adaptation psychologique qui risque d’être plus ardue.

Vu la reprise des principaux sites d’extraction des sables bitumineux, il entrevoit pour les travailleurs une vie dans des camps de logement temporaires dans les bois, pour les semaines, voire les mois à venir. La famille, elle, devra rester derrière. « Ce sera dur pour les relations humaines. »

Aide financière d’urgence

À Edmonton, la distribution de l’aide financière d’urgence en milieu de semaine a fait du bien aux déplacés. Ceux qui ne peuvent être hébergés par de la famille ou des amis et qui n’ont pas l’argent nécessaire pour une chambre d’hôtel habitent toujours dans les sites mis en place par les autorités, soit au Centre d’exposition Northlands ou à l’Université de l’Alberta. « C’est beaucoup de stress pour nous, les immigrants », confie Amiel Manansala, arrivé des Philippines il y a cinq mois à peine.

Avec en main un grand sac à ordures contenant l’essentiel de ses possessions, il explique que sa femme a perdu son emploi peu avant les incendies à cause du ralentissement économique. « Je ne suis pas sûr que je veux y retourner », lâche-t-il. Même son de cloche chez Mohamed Jama, d’Ottawa. « Je veux trouver un travail dans une ville normale comme Edmonton. Je suis tanné de la vie à Fort McMurray. »

D’autres n’ont cependant pas le choix de miser sur la reconstruction. Ceux qui ont contracté une hypothèque pour l’achat d’une maison, par exemple. Le père de famille John-Paul Mweshi est du lot. Installé dans un hôtel du sud d’Edmonton avec sa femme et ses trois enfants depuis une dizaine de jours, le Congolais d’origine sera de ceux qui reconstruiront la vie normale à Fort McMurray.

Pendant la reconstruction, les compagnies vont héberger les employés dans les camps de travail, alors que les familles devront rester derrière. Ce sera dur pour les relations humaines.

 

Entretemps, toutefois, il a la lourde tâche d’imaginer une solution un peu plus permanente pour trouver une école où ses deux plus vieux pourront terminer l’année scolaire. Il s’inquiète déjà de l’effet psychologique d’un départ aussi brusque pour les enfants. « Nous, les adultes, nous comprenons ce qui se passe. Les enfants, pas nécessairement. C’est la reconstruction émotionnelle qui prendra du temps. »

L’aide psychologique, c’est justement la spécialité d’Angélina Gionet, directrice de l’Association canadienne-française de Wood Buffalo, la municipalité qui inclut Fort McMurray. Elle-même évacuée de la ville alors que sa maison était la proie des flammes, elle s’est réfugiée à Edmonton où elle organise maintenant le soutien psychologique des membres de sa communauté temporairement installés dans la capitale. « À Fort McMurray, nous avons l’habitude d’aider les gens en détresse. En temps normal, nous aidons ceux qui nous arrivent avec rien, qui sont en bas de l’échelle. »

Même si les détails du plan de la province pour un retour à Fort McMurray ne seront pas connus avant près d’une semaine, elle espère pouvoir y retourner au plus vite pour la reconstruction. Déjà, elle a fait le deuil de la forêt qui entoure la ville, dans laquelle elle a l’habitude de marcher tous les jours. « La vie va continuer. Et nous serons là pour aider les gens, comme nous l’avons toujours fait. » Même si ses biens sont maintenant réduits à l’état de cendres, elle préfère ne pas y penser. « Je viens d’une famille de 12 enfants et j’ai toujours été celle qui aide les autres. C’est ma manière à moi de faire mon deuil. »

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