L’art et la violence: un dialogue impossible?

André Lavoie Collaboration spéciale
Dessin réalisé par un enfant de 5e année dans le cadre du projet « Ateliers de création auprès d’enfants : miser sur leurs conceptions de la violence conjugale et de ses solutions pour l’élaboration d’une stratégie préventive ».
Photo: Source Université Laval Dessin réalisé par un enfant de 5e année dans le cadre du projet « Ateliers de création auprès d’enfants : miser sur leurs conceptions de la violence conjugale et de ses solutions pour l’élaboration d’une stratégie préventive ».

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2016

Si l’art constitue une représentation du monde, alors il est assurément chargé de violence, et celle-ci se décline sous toutes ses formes, de la plus subtile à la plus explicite. On dit même que certaines expressions artistiques peuvent générer leurs lots de dévastation : le cinéma et les jeux vidéo sont souvent accusés de tous les maux lorsque surgissent certaines tragédies.

Ce n’est pas à une dénonciation en règle que veulent se livrer les organisatrices du colloque « Quand l’ART renCONTRE la violence » dans le cadre du 84e congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) qui se tiendra le jeudi 12 mai au pavillon Paul-Gérin-Lajoie de l’UQAM. Sylvie Genest, professeure de musique à l’UQAM, et Sophie Boyer, professeure de langue et de littérature allemandes à l’Université Bishop’s, ont décidé de combiner leurs efforts pour créer un espace de dialogue qui va au-delà du cercle des initiés ou des spécialistes.

Sylvie Genest insiste beaucoup sur le caractère interdisciplinaire, et non pas purement artistique, du colloque. Son objectif « est de mettre en commun différents processus de création à partir de la violence. Il faut s’attendre à ce que ça vienne de plusieurs arts et que ça s’exprime de différentes manières ». En fait, il peut autant s’agir « de thérapie, de transposition que de réinterprétation ». De son côté, Sophie Boyer reconnaît que « le sujet est assez vaste, mais quand on revient aux questions fondamentales en littérature et en art, on aborde toujours les mêmes grands thèmes : l’amour, la mort, la haine… »

Ce n’est pas nécessairement dans les oeuvres imposantes que se dissimule la violence la plus extrême. Sylvie Genest cherchera d’ailleurs à le démontrer en s’interrogeant sur le sens caché des chansons d’amour. À partir de quelques immortelles (Ne me quitte pas, de Jacques Brel) et de succès signés Florent Pagny (Tue-moi, reprise par Dan Bigras), Claude Barzotti (Jalousie) ou Frédéric François (Je te le jure), cette diplômée en anthropologie et en ethnomusicologie (elle a fait une maîtrise sur le groupe La Bottine souriante !) pose une question franche et directe : « Est-ce qu’il y a des violences ordinaires dans les chansons d’amour ? » Pour elle, « c’est très décevant, mais oui, il y en a ! »

Dans ces textes, et dans leur interprétation, Sylvie Genest s’efforce de trouver « des violences imperceptibles ». « Par exemple, Ne me quitte pas : le titre est une injonction. Or, l’amour, ce n’est pas quelque chose qui se commande. En changeant de ton, ça devient une menace… Évidemment, quand on écoute ces chansons, on adopte presque naïvement, de manière enfantine, la version la plus acceptable socialement, celle de l’amour sublimé. » Elle reconnaît toutefois que son approche constitue aussi « un jeu », même si son analyse scrute ces chansons pour mieux en dévoiler « toutes les stratégies ».

Grande passionnée de culture allemande, et pas seulement de littérature, Sophie Boyer a décidé de s’aventurer sur un autre territoire, celui de l’écrivain américain David Vann, « vraiment fascinant, que j’ai découvert par hasard, et très bien traduit en français ». L’auteur de Sukkwan Island et de Caribou Island propose « un univers à la limite banal, avec des couples qui se font, se défont et s’autodétruisent. On y retrouve énormément de violence familiale et conjugale, une façon de canaliser celle qui sévissait dans sa propre famille. C’est de l’autofiction, et une forme de thérapie, il ne s’en cache pas ».

Déboulonner les préjugés

Cette démarche aux frontières de l’artistique et du thérapeutique prendra diverses formes au cours du colloque, se voulant aussi intergénérationnelle et multiculturelle. Souvent à l’avant-plan ces dernières années, et rarement sur un ton jovialiste, les réalités autochtones seront également abordées, du point de vue des femmes principalement. Karine Bertrand, professeure à l’Université Queen’s, y parlera de souveraineté visuelle face à la violence coloniale subie depuis des siècles. Une façon d’y répondre, et surtout de panser les plaies, réside dans le pouvoir de l’art, autant pour dénoncer que pour transmettre d’autres images, d’autres visions, plus positives et plus mobilisatrices à l’intérieur des communautés.

La réalité des enfants victimes de violence sera mise en lumière grâce aux efforts de travailleurs sociaux ayant mis en place une campagne de prévention. Un des volets comportait des ateliers de création où les enfants pouvaient librement dessiner leur réalité, et leurs émotions, en plus de les partager à l’entourage. Sophie Boyer est heureuse de faire connaître cette initiative de la Table carrefour violence conjugale Québec-Métro, en droite ligne avec l’esprit du colloque, car « faire des dessins, c’est une forme d’esthétisation de la violence, mais aussi d’exorcisme ».

Cette journée d’échanges sera aussi l’occasion de déboulonner quelques mythes, dont celui, tenace, autour des méfaits des jeux vidéo. Sylvie Genest sait que plusieurs s’interrogent sur le fait que « montrer et nommer la violence peut en provoquer d’autres », mais il faut aussi « que la science ait son mot à dire ». Quant à Sophie Boyer, elle ne cache pas sa satisfaction de voir un de ses anciens étudiants, Kristopher Poulin-Thibault, traiter cette question « de façon nuancée », une des lignes directrices de ce colloque.

Alors qu’il est de bon ton de diaboliser les jeux vidéo lorsque survient la question du suicide, cet étudiant en littérature comparée de l’Université de Toronto en montrera des facettes allant à l’encontre de certaines idées reçues. Car si la mort est souvent glorifiée, et enrobée dans son lot de violence gratuite, d’autres concepteurs empruntent des voies parfois insoupçonnées, explorant le thème du suicide de façon émouvante, tout en reconnaissant l’impact dévastateur du geste chez les survivants. Un autre moment où l’art rencontrera la violence, mais pas dans un brutal face-à-face.