Arriver (et partir) de loin

Un groupe de réfugiés syriens a été initié à la cabane à sucre… sans les oreilles de Christ, bien entendu.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un groupe de réfugiés syriens a été initié à la cabane à sucre… sans les oreilles de Christ, bien entendu.

Au Québec, les quelque 1000 réfugiés syriens qui sont parrainés par l’État sont installés en région. Récit des défis d’intégration, dans la très francophone ville de Saint-Hyacinthe. Premier d’une série de trois textes.

Des femmes portant le hijab regardent avec une certaine méfiance un plat d’oreilles de Christ. « Ça, c’est non », disent en agitant l’index les interprètes et les travailleurs sociaux qui ont organisé une sortie à la cabane à sucre pour les familles de réfugiés syriens nouvellement arrivés à Saint-Hyacinthe. Les musulmans, ce qu’ils sont tous, ne mangent, bien sûr, pas de porc. « Mais dans la soupe aux pois, il n’y en a pas beaucoup », risque une serveuse vêtue d’une chemise à carreaux. Ce n’est pas la quantité, mais la présence qui compte, explique patiemment l’un des interprètes.

Des scènes comme celle-là, les Syriens et les Maskoutains en vivront certainement plusieurs au cours des prochains mois. Car Saint-Hyacinthe, une technopole agricole où 96 % de la population dit parler français à la maison, s’ouvre de plus en plus à l’immigration.

Au Québec, des 5500 réfugiés débarqués jusqu’ici, la grande majorité (4500) ont été parrainés au privé. La plupart de ces parrainages ont lieu à Montréal. L’intégration des Syriens est facilitée par leur prise en charge directe par de la parenté ou des groupes de citoyens particulièrement conscientisés. C’est aussi dans la métropole montréalaise que vit la plus grande communauté syrienne au Canada.

Ailleurs au Québec, c’est une autre histoire. Les réfugiés syriens qui se retrouvent en région dans l’une des treize villes choisies selon leur capacité à accueillir les nouveaux arrivants font surtout l’objet d’un parrainage par l’État (à peine 1000). Ils n’ont ni famille ni repères. Et la métropole montréalaise — surtout le fameux marché Adonis — leur semble bien loin.

Des familles démunies

Étudiante en technique de travail social, Paola est stagiaire à la Maison de la famille des Maskoutains, l’organisme qui s’occupe, entre autres, des réfugiés à Saint-Hyacinthe. Depuis quelques mois, elle confronte ses recherches à la réalité du terrain. « C’est une chose d’étudier une réalité sur papier. Mais c’est autre chose de la vivre », admet la jeune femme, qui a eu bien des surprises.

Elle constate que les Syriens parrainés par l’État proviennent de milieux beaucoup plus pauvres et démunis, où l’éducation manque parfois cruellement. « Certains sont complètement analphabètes. Les parents ont rarement un niveau de scolarité qui va au-delà de la 6e année du primaire. » Les sept familles que Saint-Hyacinthe accueille — elles étaient huit, mais l’une d’elles est partie dès le début en Ontario — ont été recrutées dans les camps en Jordanie et en Turquie. « Ils vivaient sous le seuil de la pauvreté. Ils ont dû traverser la Syrie à pied pour s’enfuir. »

« Les familles sont plus “traditionnelles” », remarque pour sa part Marthe Duhaime, chargée du jumelage à la Maison de la famille des Maskoutains. « Leurs parcours sont très diversifiés, mais il n’y a personne du milieu “professionnel” proprement dit. L’un est fabricant de fromage, l’autre est musicien ou fabricant de fenêtres. » Et les familles — l’une d’elles a même des jumeaux lourdement handicapés — sont nombreuses. « Des équipes de soccer ! » lance Mme Duhaime.

 

Défis logistiques

Avec neuf enfants — âgés de 14 mois à 16 ans —, la famille d’Ibrahim Hussein pourrait effectivement s’inscrire dans une ligue. Après trois ans dans les camps de Jordanie, sa femme et lui ont eu l’occasion de venir ici pour tout recommencer à zéro. « Il se sent Canadien », traduit un interprète marocain, venu bénévolement offrir son aide pour l’activité cabane à sucre. « Vous savez, il n’y a pas de mot, ni en arabe ni dans aucune autre langue, pour désigner un enfant qui meurt. C’est quelque chose qui n’est pas normal, dans la vie. Ces gens-là sont heureux et reconnaissants, parce que, pour la première fois, ils vont vivre dans un pays en paix. »

Les sept familles syriennes — seize adultes et trente-sept enfants au total — sont arrivées en plein hiver, à quelques jours d’intervalle, entre décembre et février. L’équipe d’intervenants de la Maison de la famille n’a reçu les détails qu’à quelques jours d’avis. Il leur a fallu tout faire en même temps : les bilans de santé, les logements — plutôt rares pour d’aussi grosses familles — et l’inscription à l’école. Cela donne lieu à certains ratés, comme installer dans un logement au 2e étage une famille dont le papa est handicapé d’une jambe ou encore faire des visites à domicile sans qu’aucun interprète ne soit disponible.

Somme toute, la communauté demeure très ouverte, se surprend Marthe Duhaime. « Jusqu’à maintenant, à mon grand étonnement, la réceptivité des gens est très, très bonne. Les réfugiés viennent de camps où ils n’étaient pas les bienvenus, et ici, ils disent que c’est tout le contraire. Ça me réjouit d’entendre ça. »

Le b.a.-ba de l’installation

À travers ce marathon de l’installation, il faut leur donner un cours de vie au Québec 101, aussi élémentaire soit-il : le fonctionnement du micro-ondes et de la douche, les horaires des autobus, en passant par un petit cours sur comment s’habiller en hiver. « On est débordés et eux aussi », dit Paola, qui étudie au cégep du Vieux Montréal.

Faire l’épicerie, geste banal, devient une corvée. « On met des choses dans le panier et on regarde le chiffre sur la caisse », résume Ibrahim Hussein, qui ignore tout du français, en mangeant une bouchée de pain dans le sirop.

Les adultes viennent tout juste de recevoir leurs papiers pour commencer la francisation. Alors qu’ils ont fort à faire dès leur arrivée, la francisation n’est guère une priorité. « Mais ce qui est beau, c’est qu’il y a beaucoup d’entraide de la communauté arabe déjà établie », souligne l’étudiante. À la mosquée où ils se rencontrent, certains leur proposent même de les emmener à Montréal pour acheter de la viande halal. Sans sirop d’érable !

Paola reconnaît que le choix de les emmener à la cabane à sucre était discutable, mais le jeu en valait la chandelle, croit-elle. « Le but de l’activité était qu’ils passent du temps entre eux pour parler. Ils sont éparpillés dans la ville et ne se voient pas souvent », explique-t-elle, admettant avoir trouvé « touchy » tout ce porc dans les plats. « On s’est questionnés sur l’intégration dans l’équipe. On n’a pas tous la même vision. »

Contrairement à l’afflux massif des réfugiés, le débat sur les classiques du folklore québécois, lui, ne se tarit pas.


À propos des Syriens

5467 C’est le nombre de réfugiés que le Québec a accueillis en 2015-2016.

7300 C’est le nombre total de réfugiés que le Québec veut accueillir d’ici la fin de l’année.

4539 C’est le nombre de réfugiés parrainés au privé. Ils vivent surtout à Montréal.

928 C’est le nombre de réfugiés pris en charge par l’État. Ils vivent dans l’une des 13 villes régionales du Québec choisies par le gouvernement. Sur les 13 villes, Québec est celle qui compte le plus grand nombre de réfugiés (225) pris en charge par l’État. Avec 153 réfugiés, Gatineau est la deuxième. Saint-Jérôme accueille le plus petit nombre de réfugiés (5).
13 commentaires
  • Pierre Schneider - Abonné 30 avril 2016 07 h 14

    De bons Canadiens

    Ibrahim Hussein se sent "Canadien" dans ce pays qui l'accueille sur le territoire de la province de Québec.

    Et, n'en doutez point, il votera sans aucun doute pour l'unité de son nouveau pays d'accueil.

    La conclusion s'impose d'elle-même. Le pays du Québec demeure imaginaire.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 30 avril 2016 07 h 42

    L’envoi de ces réfugiés en région va impliquer, à court terme, un problème : le permis de conduire. Or, sauf exceptions, avoir une auto, en région, c’est une nécessité pour une famille....surtout quand arrive le temps d'aller travailler.

    S’Il avait un permis dans son pays, le réfugié n’a que 6 mois pour : faire traduire son permis par un traducteur professionnel, trouver de livres dans sa langue( ou une langue qu’in connaît) pour se préparer à se présenter à l’examen théorique de la SAAQ, puis réussir l’examen pratique. Après chaque échec, il doit attendre un mois pour se présenter à nouveau…..TOUT UN DÉFI! Je vais vous confier un secret : en région, bon nombre de ces réfugiés conduisent sans permis valide.

    Et s’il n’avait pas de permis, il doit suivre un cours dans une école de conduite (1 000$ environ) et ne peut conduire seul avec son permis d’apprenti. Avec quelle personne ayant un permis de conduire depuis 2 ans, peut-il conduire?

    Comment demander à un analphabète, ou à une personne peu scolarisée de résussir l’examen théorique du permis de conduire?

    L’an dernier, plusieurs familles de réfugiés népalais ont quitté le Québec pour l’Ontario, pour plusieurs raisons. LE DEVOIR rapportait que l’une de ces raisons était la question du permis de conduire, Selon ces Népalais, ce serait plus facile en Ontario!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 30 avril 2016 14 h 31

      On peut passer l'examen théorique de la SAAQ: en français, en anglais, en arabe, en espagnol, en mandarin

  • Hélène Gervais - Abonnée 30 avril 2016 07 h 50

    En tout cas au moins ils seront immergés en français ....

    tandis qu'à Montréal ils sont immergés en anglais. J'espère qu'ils seront heureux à St-Hyacinthe, un beau coin de pays et qu'ils y resteront et n'iront pas vivre ailleurs parce que ça se passe en anglais et que l'anglais voyez-vous c'est important pour les canadiens. Mais passons. Je félicite surtout tous ces bénévoles qui les accueillent, qui les aident et les encouragent. Pour les syriens, vivre dans un pays ou un autre, ça ne doit pas changer grand chose, en autant que ce pays ne soit pas en guerre.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 30 avril 2016 09 h 04

    Problématique trop souvent marginalisée dans le réseau: permis de conduire

    J'ai, personnellement et à titre bénévole, accompagné plusieurs réfugiés dans les démarches pour obtenir le permis de conduire québécois. Je parle ici, surtout, de réfugiés parrainés par l'État. La situation est la même avec les autres réfugiés,sauf qu'ils sont davantage accompagnés.

    Selon mon expérience, cette problématique est marginalisée dans le réseau.

    D'ailleurs, beaucoup de ces réfugiés n'ont pas le choix, à un moment donné, de conduire un véhicule sans permis valide.

    Imaginez le pauvre réfugié analphabète de St-Jude quand il devra se déplacer pour aller travailler! Il lui sera pratiquement impossible d’avoir un permis de conduire.

    Je m’intéresse à cette question depuis 2007. En effet, en 2007, j’ai déposé un mémoire à la Commission Bouchard Taylor sur cette problématique.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 30 avril 2016 12 h 46

    20 familles népalaises seraient parties de Québec en raison du permis de conduirer

    "Exode canadien pour les réfugiés de Québec Plus du tiers des familles d’origine népalaise sont parties pour l’Ontario

    http://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/

    Selon l’époux de Mme Cheetri, les familles sont d’abord parties parce qu’elles ne parvenaient pas à obtenir leur permis de conduire. Au moins 20 familles étaient selon lui dans cette situation".