Entre prohibition, tempérance et libre-service

Isabella Clark, la première femme du premier ministre John A. Macdonald, était tombée gravement malade. Qu’avait-elle ? Dans l’intention de se soigner autant que d’adoucir ses jours, elle développa vite une dépendance sérieuse à l’opium. Elle en mélangeait, sous forme de poudre, avec du vin. Certains parlent à son sujet d’une consommation équivalant à plus d’une dizaine de boulettes de cette drogue chaque jour.

Nous sommes au XIXe siècle. L’opium est connu en Asie depuis des siècles comme analgésique. Mais à compter du XVIIIe siècle, les grandes puissances coloniales se lancent dans la vente de drogue, qui finance en retour les opérations de leurs administrations à l’étranger.

La France coloniale, au tournant du XXe siècle, alimente près de 25 % de son administration en Asie grâce au commerce de narcotiques. Elle compte pour ce faire sur la mise en place notamment d’une Régie de l’opium.

En février 1909, à Shanghai, 13 pays se réunissent pour réguler le marché des opiacés. D’autres réunions internationales suivront. Les mesures de restriction à la consommation prennent de l’ampleur.

Il n’empêche que dans l’Empire britannique, comme dans d’autres univers coloniaux, les drogues circulent sans qu’on en fasse trop de cas. Imaginons seulement Sherlock Holmes, le héros policier de Conan Doyle, véritable adepte de la morphine et de la cocaïne.

À Montréal, on trouve dans les années 1910 des caricatures et des textes qui s’inquiètent de la prolifération des narcotiques. La prohibition qui se dessine a-t-elle contribué au contrôle des excès dont on s’inquiète alors ? En 2014, une analyse des eaux usées de Montréal indiquait qu’environ 25 000 doses de cocaïne étaient consommées chaque jour à Montréal.

Les volutes de la prohibition

Mais pendant très longtemps, les préoccupations de la société sont davantage tournées vers l’alcool.

À compter des années 1830 et 1840, de puissantes campagnes envers la tempérance voient le jour. Ces mouvements ne lâchent pas prise et finissent dans beaucoup de cas par triompher localement.

Au Canada français, à la suite de la défaite des Insurrections de 1837-1838, l’Église s’installe en force. Elle favorise ce qu’elle appelle un « réveil religieux ». Cette période est propice à des élans mystiques dans lesquels l’alcool est tenu d’emblée comme un fléau. Mais ce sont aussi des notables, pas forcément des croyants fervents, qui prêchent pour un contrôle sévère de l’alcool, voire pour son interdiction.

En 1845, Mgr Lartigue considère que l’abstinence totale est une avenue que les forts doivent emprunter pour servir d’exemples aux faibles. On trouve des élans du même type chez les protestants et des figures associées au progrès social, comme l’ancien patriote Wolfred Nelson qui est un ardent partisan du régime sec en ce qui concerne l’alcool. Dans beaucoup de milieux, la prohibition de l’alcool est présentée comme une réforme sociale préliminaire à toutes les autres.

Des apôtres de la tempérance font leur apparition. Un des plus célèbres est Charles Chiniquy, en qui Mgr Bourget place toute sa confiance pour la lutte contre l’alcool. De grandes processions contre l’alcool se mettent en branle. Partout au Québec, les croyants se pressent par milliers pour ériger des croix de la tempérance.

Plusieurs provinces canadiennes interdirent alors purement et simplement la vente d’alcool. Au Québec, l’interdiction totale fut de courte durée. En 1919, au sortir de la Première Guerre mondiale, elle fit l’objet d’une consultation populaire. L’interdiction pure et simple de l’alcool avait permis à des associations de malfaiteurs de prospérer, tout en vendant des produits de mauvaise qualité susceptibles d’intoxiquer gravement leurs consommateurs.

Le maintien de la prohibition aux États-Unis entraîna un commerce illicite aux frontières, dont plusieurs villes et villages limitrophes conservent à ce jour le souvenir.

Dans plusieurs provinces, l’État accapara la vente légale d’alcools en tout genre. En 1921, le gouvernement du Québec crée la Commission des liqueurs, qui devient en 1961 la Régie des alcools, puis la Société des alcools en 1971. Il faut attendre cette époque pour que les clients puissent toucher les bouteilles directement sans contraintes, selon la pratique désormais commune du libre-service.

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