L’exil pour survivre à l’enfer de la guerre

Rafaëlle Sinave et Maude Ménard-Dunn en conversation, via Skype, avec la famille Darwish
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rafaëlle Sinave et Maude Ménard-Dunn en conversation, via Skype, avec la famille Darwish

Ils sont cinq Montréalais dans la trentaine. À l’automne dernier, ils ont décidé de parrainer des réfugiés syriens, les Darwish. Voici le second volet de l’histoire de familles qui ne se sont jamais rencontrées, mais dont le destin est soudé à jamais.

Debout dans sa cuisine du quartier Rosemont, Maude Ménard-Dunn tient son ordinateur portable bien haut devant la fenêtre. « You see ? This is my backyard with the playground [Vous voyez ? C’est ma cour avec les jeux]. » Avec Skype, elle parle ainsi aux Darwish, la famille de Syriens qu’elle parraine avec des amis, qui sont à 8000 km de là, en Turquie. À l’écran, les visages curieux des trois enfants de Feras et Marwa s’illuminent, surtout à la vue de la neige qui résiste encore au printemps.

De retour au salon, c’est au tour de Maude et de son amie Rafaëlle Sinave, une autre des marraines du groupe de cinq, de se faire faire une visite par les Darwish. « Ici, c’est la pièce où nous dormons tous les cinq », explique Feras en anglais, en braquant la caméra de son ordinateur sur la pièce, les lits serrés les uns à côté des autres. « On n’a pas d’eau, mais une petite cuisine à côté. » Marwa doit donc aller chercher de l’eau à l’étage pour la vaisselle, laver les vêtements dans une baignoire et cuisiner sur un petit poêle au gaz.

Située dans la campagne de Konya, une ville de Turquie de plus d’un million d’habitants, la maison qu’ils habitent est certes grande en soi, mais ils la partagent avec trois autres familles. « On était cinq familles, mais une est partie. Ça fait vingt-deux personnes dans la maison », dit Feras, qui gérait un magasin d’informatique en Syrie.

La ville est relativement loin de la frontière avec la Syrie et, s’ils s’y sont installés c’est parce que Feras y a suivi un ami qui lui avait trouvé un emploi.

Vie dure en Turquie

Après avoir trouvé un toit à sa famille, le travail était justement la priorité de Feras pour payer la nourriture et tout le reste. Il aurait aimé pouvoir envoyer ses enfants à l’école, mais les deux écoles pour réfugiés syriens sont très loin, au centre-ville. C’est donc Marwa et Feras qui donnent les leçons à la maison. C’est ce qu’ils faisaient d’ailleurs lorsqu’ils étaient en Syrie, puisque les enfants étaient constamment privés d’école sur plusieurs années pour des raisons de sécurité.

Feras travaille en construction. Douze heures par jour, sept jours par semaine pour seulement 15 $ la journée. « Le travail est très difficile pour les réfugiés syriens. Les Turcs ne travaillent pas aussi dur et gagnent deux fois plus », raconte Feras dans son anglais inégal. Sur le chantier, la discrimination est omniprésente. Agressions physiques et verbales, interdiction de faire des pauses, même pour aller aux toilettes. Le patron gère comme il veut ses employés — pour la plupart des Syriens — qui travaillent pour lui au noir, en se moquant bien de leurs droits, se désole Feras. Il y a même un jeune garçon qui n’a pas l’âge de travailler et qui doit se cacher lorsque les autorités viennent inspecter. « Les gens me disent que je viens de Syrie pour leur voler leur job et leur argent », raconte Feras, visiblement fâché. « Ce n’est pas ça. Mais on ne me laisse pas m’expliquer. On me juge avant. »

 

Nécessaire exil

Feras ne s’estime pas « à l’aise » dans sa nouvelle vie en Turquie, mais ne retournerait pas pour autant en Syrie. Même si sa famille lui manque terriblement. « Avoir une vie qui n’est pas sous les bombes, ça n’a pas de prix », dit-il encore. « Je cherche un avenir meilleur pour ma famille. Ça fait dix ans que je vois mes enfants grandir en Syrie et que je me dis que ce n’est pas une vie pour eux. »

« Parle-nous de la guerre », lui demande Rafaëlle. « Je vais te dire ce qu’est la guerre en un seul mot, répond Feras. L’enfer. »

C’est vivre sans dormir, dans le bruit des bombes, dans la peur que le régime l’arrête, car quiconque n’est pas pour le régime est nécessairement rebelle. C’est la lutte au quotidien pour la nourriture, l’eau et même pour trouver de l’électricité pour charger le téléphone portable. C’est partir le matin et craindre de ne plus retrouver sa famille vivante le soir.

« On doit se cacher, changer d’endroit tout le temps. On ne peut pas vivre en liberté, comme des humains normaux. Parfois, je pense qu’on est des animaux. Parce qu’on n’a plus le droit de rien faire », lance Feras.

La fuite

Cette vie d’enfer — doublée de sa rencontre fortuite avec Maude à travers les réseaux sociaux — a convaincu Feras de quitter sa Syrie bien-aimée. Par un matin du 15 novembre, la famille Darwish a fait ses adieux, laissant tout derrière elle. Dans le petit sac que chacun portait, il n’y avait que le nécessaire pour la route et l’après : quelques vêtements et de la nourriture. Et Tom et Boos, les deux chats blancs transportés dans des cages, bien sûr !

En autobus, ils ont traversé plusieurs check points contrôlés par le régime de Bashar al-Assad — les bakchichs étaient la norme — jusqu’à Azaz, un village rebelle près de la frontière turque constamment bombardé par le régime, dévisagé par le commerce de la drogue, la vente d’armes et la prostitution.

Le lendemain matin, voyant que toutes les routes étaient fermées, la famille Darwish a fait appel à un passeur. Cent dollars par personne. Ils étaient dix entassés dans la petite voiture qui les a laissés à 400 mètres de la frontière pour qu’ils finissent à pied. « C’était finalement 4 km », précise Feras.

Nerveux, les passeurs les ont brusquement sommés de traverser. Au même moment, des coups de feu ont retenti et des gardes-frontières se sont approchés. « On savait qu’on allait être renvoyés en Syrie », raconte Feras. Les prenant en pitié, un garde turc parlant arabe a inventé un beau mensonge, mettant la famille dans le coup. Lorsque ses collègues l’ont rejoint, il a simplement dit qu’il venait d’attraper ces Syriens qui tentaient de fuir la Turquie pour entrer illégalement en Syrie. La famille Darwish et les autres captifs ont donc été « renvoyés» en Turquie.

Une fois la frontière traversée, les fugitifs ont été interceptés une fois de plus par des hommes armés qui les menaçaient de les tuer s’ils ne leur donnaient pas d’argent. Ce fut la dernière fois que Feras a dû sortir son portefeuille contre son gré. Un taxi les a emmenés jusqu’au terminus d’autobus le plus proche. Ils ont pris la route vers Konya. « Fin du cauchemar », dit Feras.

Maude et Rafaëlle ont été très émues lorsqu’elles ont entendu toute l’histoire. « Qu’est-ce que tu savais du Canada avant de faire une demande de réfugié ? », demande Maude en se penchant vers son ordinateur.

Pas grand-chose, répond Feras. « J’avais appris que les gens parlaient français et anglais. Et mon père m’avait dit que les Canadiens, c’étaient des gens ouverts, comme des gens d’une autre planète », lance Feras, sous les rires de ses interlocutrices. Il faut dire que, jusqu’ici, c’est surtout la guerre qui lui avait tout appris. « Et voyant tout ce qu’on a traversé, elle m’a montré qu’on n’est pas du genre à abandonner. »


Le consulat de Syrie à Montréal forcé de fermer

Le gouvernement du Canada force la fermeture du consulat de Syrie à Montréal, l’une des deux seules missions diplomatiques de ce pays en Amérique du Nord. Au cours des derniers jours, Ottawa a mis fin au mandat de la consule honoraire du régime de Bachar al-Assad, la pharmacienne montréalaise Nelly Kanou, selon ce que rapporte Radio-Canada. Les ressortissants syriens du centre et de l’est du Canada et des États-Unis devront désormais se tourner vers le consulat de Vancouver. On ignore précisément pour quel motif ces accréditations ont été retirées à Mme Kanou, qui est propriétaire de pharmacies Jean Coutu. Toutefois, elle a récemment plaidé coupable pour avoir vendu illégalement près de 1,5 million de dollars de médicaments destinés à être envoyés en Syrie. Elle avait été temporairement radiée de l’Ordre des pharmaciens pour cette raison. Philippe Orfali

 
1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 18 avril 2016 11 h 46

    Beau problème

    Les enfants vont s'intégrer en français, les parents, selon toute vraisemblence en anglais...?

    Typique du Québec, qui ne sait pas sur quelle langue danser!