Les programmes de prévention sont-ils efficaces?

Certains programmes de prévention de la radicalisation pourraient avoir l’effet contraire à celui recherché, en relayant le discours délétère du groupe État islamique (EI), pensent certains experts.
Photo: iStock Certains programmes de prévention de la radicalisation pourraient avoir l’effet contraire à celui recherché, en relayant le discours délétère du groupe État islamique (EI), pensent certains experts.

Très peu d’études ont mesuré l’efficacité réelle des programmes de prévention de la radicalisation auprès des jeunes. Certains programmes pourraient avoir l’effet contraire à celui recherché, en relayant le discours délétère du groupe État islamique (EI), pensent certains experts. Des chercheurs ont réfléchi à cet enjeu lors d’un colloque tenu cette semaine à l’Université Concordia. Réflexions sur une question complexe.

Une mère pleure la mort de son fils de 22 ans, un jeune épris de justice parti combattre aux côtés des chevaliers de l’Islam. En arrière-plan, le drapeau noir du groupe État islamique flotte au ralenti, tandis que l’écran recrache les images de jeunes djihadistes fiers et victorieux, brandissant leurs armes devant les bombes qui réduisent la Syrie en ruines.

Tiré d’Extreme Dialogue, une vidéo visant à contrer la radicalisation diffusée dans les écoles albertaines et financée par le gouvernement fédéral, ce bombardement d’images par moments similaires aux films d’action concoctés à Hollywood laisse plusieurs spécialistes de la prévention de la radicalisation perplexes. Ces images racontent la triste histoire d’une mère albertaine, Christianne Boudreau, et de son fils, Damian Clairmont, tué en Syrie lors de combats en 2013. Converti à l’islam à l’insu de sa mère, le jeune décrocheur dépressif a fui le Canada en 2012 pour se joindre au groupe EI, en dépit de la surveillance dont il faisait l’objet par le Service canadien du renseignement et de la Sécurité (SCRS).

« Ce programme part d’une bonne intention, mais le message est erroné. Si on veut éviter la radicalisation ou déradicaliser, ne parlons pas de ça, ne leur donnons pas le mode d’emploi. Par moments, cela ressemble à un cours de base sur le groupe EI et sur comment se rendre en Syrie », soutient Khaled Nour, de Queens University, qui a étudié les réactions de plusieurs adolescents exposés à cette vidéo.

Certains jeunes en sont ressortis plus curieux à l’égard de l’organisation terroriste. D’autres, déjà marginalisés ou isolés, ont démontré plus d’empathie pour le jeune « martyr » que pour la mère éplorée, qui pleure tout son saoul devant la caméra. « Les réactions à cette vidéo étaient multiples. Certains ont vu un héros en ce jeune. On leur a raconté toute son histoire, certains se sont même identifiés à lui et à son cheminement », affirme ce dernier.

Comme d’autres d’experts, réunis cette semaine à l’Université Concordia au symposium Teaching about Extremism, Terror and Trauma (TETT), plusieurs pédagogues s’interrogent sur les contenus et l’impact réel des programmes visant à empêcher les jeunes de basculer dans le terrorisme.

« Très peu d’études ont évalué l’impact et l’efficacité des programmes antiradicalisation. La plupart ne sont basés sur aucune donnée scientifique probante. Comment savoir si ça marche ? Certains pays, comme l’Arabie saoudite, se vantent d’obtenir des résultats significatifs. Mais où sont les chiffres ? » avance Ghayda Hassan, psychologue et chercheuse au sein du groupe Sherpa du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal (CIUSSS).

L’équipe du Sherpa vient pour sa part de tester un projet-pilote qui vise à briser l’isolement des jeunes et leur désaffiliation à l’égard de la société, deux conditions susceptibles de mener à la radicalisation violente de plusieurs jeunes. « La radicalisation est le haut de la pyramide, mais avant d’atteindre cet extrême, il y a plusieurs autres marches dans cette escalade vers la violence, notamment l’exclusion et l’isolement. Nous devons nous attaquer à cela aussi. C’est un enjeu social, ce n’est pas un enjeu uniquement sécuritaire », estime la chercheuse.

La faillite du dialogue

Ghayda Hassan et d’autres chercheurs attribuent « à la faillite du dialogue » la radicalisation de plusieurs adolescents. « Quand ils se sentent exclus, ils s’isolent et sont exposés à toutes sortes de discours haineux, chez eux, sur Internet. En prévention, notre but n’est pas de stigmatiser les jeunes et de “ focuser ” sur la radicalisation, mais de parler de démocratie, de diversité », dit-elle.

Financé par le Plan québécois de lutte contre la radicalisation, le projet-pilote du groupe Sherpa a permis d’exposer une quarantaine de jeunes collégiens du cégep Dawson à divers forums de discussions sur la participation citoyenne et l’immigration. Faits « par des jeunes pour des jeunes », les projets prévoient l’intégration obligatoire des nouvelles technologies, que ce soit la vidéo, les réseaux sociaux ou les téléphones intelligents. « Huit jeunes sur dix adhèrent à au moins trois réseaux sociaux. Il faut développer sur ces réseaux sociaux des discours alternatifs, promus par des jeunes. Il faut utiliser les mêmes moyens que nos agresseurs ! Les adultes ne sont pas les interlocuteurs privilégiés dans ces situations », affirme Ghayda Hassan.

Les jeunes de diverses origines et confessions qui ont pris part à l’exercice ont produit de concert des vidéos parlant d’immigration, d’identité et de discrimination, partagées ensuite sur les réseaux sociaux. Le groupe Sherpa souhaite maintenant élargir ce programme d’autonomisation (empowerment) à des dizaines d’écoles secondaires et de cégeps de la région de Montréal. « Il n’y a pas de profil type des jeunes à risque, ils sont à risque partout, ajoute la chercheuse. Il y a autant de jeunes de souche que de deuxième génération d’immigration qui se radicalisent. La désaffiliation citoyenne est à la source de la radicalisation. »

Le repli

Au campus de l’Université de Toronto, on a pu aussi observer à la suite des récents attentats de Paris et de Bruxelles comment naît le sentiment d’exclusion. Présente et latente depuis les attentats du 11-Septembre, la méfiance à l’égard des immigrants musulmans est ravivée à chaque nouvelle atrocité commise par le groupe EI, affirme Sameena Eidou, coordonnatrice de programme au Multi-Faith Centre for Spiritual Study Practice de l’Université de Toronto. Il a fallu agir. « La recrudescence de la surveillance policière dans les campus depuis les attentats a eu un impact sur les étudiants musulmans, parfois même sur leur santé mentale. Le racisme et même les agressions de la part d’autres étudiants sont à la hausse. Plusieurs réagissent en se retirant, d’autres en tentant de se faire oublier. Certains ont même songé à suivre des cours d’autodéfense », explique Mme Eidou, dont l’université a réagi en facilitant la création de groupes d’échanges et de discussions.

Parler de radicalisation est devenu incontournable. Mais comment ? Traquer l’isolement et ouvrir le dialogue sont les leitmotivs de ceux qui croient que l’organisation EI a réussi à inoculer la violence seulement là où se terrent déjà la frustration, l’impuissance et la colère.


Combattre l’image par l’image

La virtuosité du groupe armé État islamique sur les réseaux sociaux a fait la preuve par mille de la puissance de l’image à l’heure de l’Internet. Imitation de jeux vidéo, scénarios à la Hollywood, prises de vue spectaculaires : autant de recettes qui font mouche auprès de certains jeunes de la « génération du numérique ». Or, si l’école s’affaire à doter les élèves des compétences liées à la critique et à l’analyse de textes, qu’en est-il de l’image ? « Les enfants passent une bonne partie de leur journée sur leur téléphone intelligent, il presse de les amener à développer un sens critique en ce qui concerne ces images. À cet égard, l’école est complètement dépassée », affirme Jihan Rabah, doctorante au Département de l’éducation à l’Université Concordia.

Carolina Cambre, assistante professeure au même département, affirme que les images, plus que les textes, frappent plus que jamais l’opinion publique et sont susceptibles d’induire des comportements qui chamboulent les sociétés. L’école ne peut plus continuer d’ignorer cette nouvelle donne. À cet égard, l’image d’Aylan Kurdi, petit Syrien de trois ans retrouvé noyé le 2 septembre 2015 sur les plages de Turquie, a suffi à renverser l’opinion publique occidentale et à engendrer un revirement politique dans plusieurs pays occidentaux. « Les gens se sont approprié cette image, l’ont modifiée, certains sont même devenus cette image, comme l’artiste dissident chinois Ai Wei-Wei, qui s’est allongé sur la même plage. Les images peuvent être un véhicule pour la radicalisation, mais elles peuvent aussi être un moyen de briser cette radicalisation et de contrer l’islamophobie. »


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