Au secours d’un village en crise

Depuis septembre, il y aurait eu 86 tentatives de suicide recensées. Attawapiskat compte moins de 2000 habitants.
Photo: National Film Board of Canada La Presse canadienne Depuis septembre, il y aurait eu 86 tentatives de suicide recensées. Attawapiskat compte moins de 2000 habitants.

Une nouvelle tentative de suicide a secoué lundi la communauté crie d’Attawapiskat, ce village isolé du nord de l’Ontario, où l’état d’urgence a été décrété la veille. Le gouvernement fédéral a dépêché des travailleurs de la santé en renfort.

Le chef Bruce Shisheesh a fait état lundi de cette nouvelle tentative de suicide. Il se trouvait à l’hôpital, auprès de membres de sa communauté éprouvée.

Attawapiskat, situé sur la rive ouest de la baie James, aurait connu 11 tentatives de suicide samedi, ce qui a conduit à cet état d’urgence. En mars, il y aurait eu 28 tentatives de suicide. Depuis septembre, il y aurait eu 86 tentatives recensées. Attawapiskat compte moins de 2000 habitants.

Le ministre de la Santé de l’Ontario, Eric Hoskins, a annoncé qu’il se rendrait sur place tandis que la première ministre ontarienne, Kathleen Wynne, s’est dite « très préoccupée par ce qui se passe à Attawapiskat ». Une équipe multidisciplinaire, composée notamment d’infirmières spécialisées en santé mentale et de travailleurs sociaux, a été dépêchée sur place. En Ontario, le taux de suicide moyen est de 8,4 pour 100 000 habitants. Chez les Cris d’Attawapiskat, il est beaucoup plus élevé.

Au cours des trente dernières années, le taux de suicide chez les communautés autochtones a toujours été largement supérieur à la moyenne canadienne. On se suicide jusqu’à dix fois plus dans ces communautés.

À Kuujjuaq, au Québec, la communauté inuite vient elle aussi de lancer un appel à l’aide. Entre la mi-décembre et la mi-mars, cinq jeunes de moins de 20 ans s’y sont enlevé la vie. Le village compte environ 2500 habitants.

Réactions

À Ottawa, les députés néodémocrates Charlie Angus et Roméo Saganash ont demandé ce que le gouvernement fédéral comptait faire concrètement pour que la situation d’Attawapiskat change. La ministre de la Santé, Jane Philpott, a indiqué que cinq spécialistes de la santé étaient envoyés là-bas en renfort.

« Le premier ministre a beau se dire attristé, a dit Roméo Saganash, la réalité est que la situation empire sans que rien ne soit fait. » À son sens, la situation se dégrade. « Le gouvernement a refusé que soit menée une enquête, et des demandes de services en santé mentale sont souvent refusées. »

Pour le député Charlie Angus, représentant de la circonscription Timmins-Baie James, « il faut un engagement à long terme », et pas seulement un envoi épisodique de renforts. Il faut reconnaître, dit Angus, ces années où l’on a consacré à cette population des soins de qualité inférieure à ceux qui étaient donnés ailleurs. Cela a laissé des traces profondes jusqu’à aujourd’hui, soutient le député. Et ce que l’on constate à Attawapiskat est le résultat d’« une discrimination systémique » à l’égard de ces communautés. « Cela ne devrait pas prendre un état d’urgence pour obtenir par avion des services en santé mentale en un lieu où il y a eu plus de 700 tentatives de suicide. »


D’autres cas

Carolyn Bennett, ministre des Affaires autochtone et du Nord, a signalé que « d’autres communautés à travers ce pays traversent des situations tout aussi troublantes alors qu’on ne met pas forcément la lumière sur elles ». Elle affirme que son gouvernement tente de répondre aux besoins, en collaboration avec les chefs autochtones.

Le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, croit aussi qu’il faudrait apporter un soutien à long terme à cette communauté qui vit une tragédie nationale, afin que ses habitants, particulièrement les jeunes, ne sombrent pas ainsi dans le désespoir. M. Bellegarde rappelle par ailleurs que la situation à Attawapiskat n’est malheureusement pas unique au pays : la communauté crie de Pimicikamak, au Manitoba, a aussi déclaré le mois dernier l’état d’urgence à la suite d’une vague de suicides et de tentatives de suicide chez les jeunes.

Ce n’est pas d’hier qu’Attawapiskat connaît des jours difficiles. La petite communauté n’a pas eu d’école pendant plus d’une décennie. L’ancienne avait été rasée parce qu’elle était construite sur des sols contaminés par des hydrocarbures. Ce n’est qu’à l’automne 2014 qu’une nouvelle école avait finalement été inaugurée.

En décembre 2012, Theresa Spence avait mené une grève de la faim de six semaines pour forcer au dialogue avec les Premières Nations le monde politique canadien. Elle était alors chef d’Attawapiskat, village devenu emblématique de l’infortune de ses frères et soeurs.

Au-delà des infrastructures

Ancienne présidente de Femmes autochtones du Québec (FAQ) devenue consultante, Michèle Audette compte des amis à Attawapiskat, dont Theresa Spence. « Ils se sont réunis au sujet de la crise. Depuis le sud où nous sommes, il me semble que la pire erreur que nous puissions faire est de voir tout sous l’angle des infrastructures. Oui, il y a des besoins physiques importants là-bas, comme il y a des problèmes de cet ordre à Lac-Simon. Mais c’est la surface des choses. »

En 2011, Attawapiskat avait déclaré l’état d’urgence faute de logements. Plusieurs familles vivaient dans des tentes ou des cabanes. La Croix-Rouge avait dû intervenir pour fournir de l’aide humanitaire.

L’eau constitue aussi un problème constant. Elle est considérée comme contaminée par le méthane, ce qui impose d’importantes restrictions à son utilisation. Les crues printanières entraînent aussi des inondations à répétition. En 2014, l’armée avait évacué le village d’urgence.

« La drogue fait des ravages, explique Michèle Audette, mais c’est un prétexte, à mon sens, un baume pour oublier une situation plus grave. » Elle rappelle à cet égard le cas de Davis Inlet au Labrador, déménagé à la suite des drames vécus par des jeunes qui inhalaient des vapeurs d’essence et s’immolaient par la suite. « Des experts en santé mentale pour répondre à une crise immédiate, c’est bien. Mais il faut se donner la peine d’aller au fond des choses si on veut que la situation change. »

 

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 12 avril 2016 00 h 45

    Se pourrait il que nos gouvernements seraient complice

    Qu'en 2016 des gens au canada vivent comme au début du monde est inescusable surtout que l'on dit que ca fait plusieurs années qu'ils recoivent des subventions importantes, mais que personne ne sait ou va l'argent, va-il falloir créer une commission d'enquête pour le savoir, se pourrait-il qu'une élite vit au dépend du peuple qui lui vit dans la misère noire

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 12 avril 2016 07 h 41

    Désarmés jusqu'aux dents...

    "(...)
    J'suis un jeune Attikamek d'une reserve autochtone,
    chez nous, y'a autant d'suicides que de feuilles qui tombent a l'automne,
    depuis des decenies les blancs essaient d'nous mettre au pas,
    pour justifier leurs actes y nous rappellent la crise d'Oka !

    J'suis une victime innocente, tout sque j'veux st'une autre chance
    la vie ma pas laisser l'choix, j'voudrais r'partir dans l'autre sens
    désarme jusqu'aux dents désa-désarme jusqu'aux dents
    j'suis désarme jusqu'aux dents désa-désarme jusqu'aux dents
    (...)
    Parfois la vie nous malmène nous laisse pas d'répit,
    t'a l'impression que y'a pas d'issue qu'le ciel est toujours gris,
    pourtant y'existe des solutions a toi d'choisir la quelle,
    d'mande de l'aide 1-866-APPELLE..."

    Le groupe Taktika a écrit ces paroles il y a 7 ans.
    Je crois que le problème est endémique.
    Je pense aussi que c'est à nous de trouver des solutions, car c'est nous qui les isolons dans des réserves pourries ou il n'y a rien a faire hormis boire pour avoir moins froid et qui sommes quasiment totalement indifférents à leur sort.

    Et les Québécois seraient d'autant mieux placés pour être solidaires, on passe notre temps à réclamer des droits à Ottawa en tant que "peuple fondateur", et c'est à voir les conditions dans lesquelles nous laissons vivre le véritable "peuple fondateur"!

    Honte à nous!!!