Effeuillage numérique de la donnée massive

Les médias ont récupéré 11,4 millions de documents, 2600 gigaoctets de données, 214 488 entités offshore créées ou administrées par le cabinet panaméen Mossack Fonseca entre 1977 et 2015.
Photo: iStock Les médias ont récupéré 11,4 millions de documents, 2600 gigaoctets de données, 214 488 entités offshore créées ou administrées par le cabinet panaméen Mossack Fonseca entre 1977 et 2015.

L’enthousiasme vient avec la démesure. Les « Panama papers », ces documents confidentiels sur les paradis fiscaux, plus grosse fuite d’information jamais exploitée par des médias, ce sont 11,4 millions de documents, 2600 gigaoctets de données, 214 488 entités offshore créées ou administrées par le cabinet panaméen Mossack Fonseca entre 1977 et 2015 à analyser, mais également 108 rédactions dans 76 pays qui, sous la houlette du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), cherchent désormais à les faire « parler ». Un défi titanesque, dit-on depuis dimanche, dont les limites, malgré les apparences, sont surtout humaines bien avant d’être technologiques, estiment plusieurs experts consultés par Le Devoir.

« Les logiciels de reconnaissance de caractères [utilisés pour traquer le détail dans les versions numérisées des documents papiers qui constituent une bonne partie de ces documents] etles algorithmes [ces formules mathématiques qui structurent les données pour les rendre intelligibles] sont d’une aide importante dans l’exercice en cours », résume à l’autre bout du fil Valérie Bécaert, directrice de l’Institut de valorisation des données, un regroupement soutenu par plusieurs centres de recherches de l’Université de Montréal, de Polytechnique et de HEC Montréal, qui s’intéresse aux données numériques massives, le big data comme on dit sur la côte ouest américaine. « Mais au-delà du mythe des données massives qui, parce qu’elles existent, vont pouvoir tout nous dire sur tout, dans une transparence ultime, sans les humains pour poser les bonnes questions derrière tous ces outils, ces données resteraient forcément silencieuses ».

Pendant plusieurs mois, environ 400 journalistes liés à l’ICIJ et aux rédactions aux quatre coins du globe impliquées dans la démarche, se sont penchés sur ce corpus qui dévoile une partie de la mécanique opaque de l’évasion fiscale vers les paradis fiscaux. Radio-Canada, par l’entremise de son journaliste Frédéric Zalac, est partie prenante du Consortium. Le tout dans « une collaboration internationale, mais également extraordinaire », estime Jacques Rivet, professeur et spécialiste de l’éthique de la communication à l’Université Laval. « On s’imagine que les médias et les journalistes sont en compétition les uns avec les autres, surtout face à des informations inédites. Là, on est devant un acte presque civique, et les premiers dévoilements d’information témoignent même d’un professionnalisme exemplaire dans la démarche. »

 

Dévoiler, mais pas trop

La barre éthique a été placée haut par le Consortium, résume le quotidien français Le Monde, qui participe aux révélations en précisant ne vouloir publier dans ses pages que les noms des personnes que la rédaction jugeait d’intérêt public et protéger la masse d’informations personnelles contenues dans ces « Panama papers ». Dans les 11,4 millions de documents se trouvent en effet des adresses postales et électroniques privées des bénéficiaires et artisans du stratagème, des copies de passeports, tout comme des communications internes et externes du cabinet Mossack Fonseca révélant des détails sur des lieux de vacances, des factures ou même l’état de santé de la clientèle.

« L’enthousiasme de la révélation incite parfois les journalistes à aller trop loin en matière de dénonciation, croit M. Rivet. C’est un enjeu auquel le consortium va devoir continuer à faire face pour la suite des choses. La personnalisation est un aspect délicat du journalisme qui, à titre d’exemple, préfère parler des chômeurs plutôt que du chômage. Ici, on a l’occasion de décrire un système d’évasion fiscale et il va falloir le faire en évitant de faire le procès d’individus. » Ce rôle étant dévolu à l’appareil judiciaire plus que médiatique.

La retenue est d’ailleurs palpable, particulièrement pour l’ex-ambassadeur britannique en Ouzbékistan et militant pour les droits de la personne, Craig Murray qui, dimanche sur son blogue, s’est demandé si le consortium n’allait pas un peu trop protéger les riches et puissants de l’Occident dans leur vaste projet de révélations. L’homme en veut pour preuve le caractère plutôt localisé des cibles pointées pour le moment : le président russe Vladimir Poutine, le président argentin, le premier ministre islandais, d’anciens ministres irakiens, jordaniens, géorgiens ainsi que des personnalités publiques qui n’égratignent guère les rouages du pouvoir politique et économique dans plusieurs pays, dont le Canada et les États-Unis où l’évasion fiscale pourtant est loin d’être un mirage.

« Les révélations sont pilotées par l’ICIJ, organisme financé et géré entièrement par le Center for Public Integrity aux États-Unis, soutenu par des fondations comme la Ford Foundation, le Rockefeller Family Fund, la WK Kellogg Foundation, l’Open Society Foundations (Soros), explique-t-il en substance. N’attendez donc pas une mise à nu du capitalisme occidental. Les sales secrets des compagnies de l’ouest ne vont pas être publiés. »

« La crainte mérite d’être exposée », estime M. Rivet qui voit dans les « Panama papers » une dimension politique évidente tout comme un paradoxe qui vient avec des informations en format trop massif : « À force de trop savoir, on finit par ne plus savoir assez. » François Laviolette, directeur du Centre de recherche en données massives, lui, voit la chose, mais la formule autrement. « Les données récoltées sont importantes, mais faciles à explorer avec les outils à notre disposition, dit-il. Si l’on ne voit pas des choses dans les “Panama papers”, c’est parce qu’on n’a pas posé les bonnes questions. »

« On a l’occasion de décrire un système d’évasion fiscale et il va falloir le faire en évitant de faire le procès d’individus »
 
Jacques Rivet, professeur et spécialiste de l’éthique de la communication à l’Université Laval

3 commentaires
  • Roch Yves Simard - Abonné 5 avril 2016 07 h 20

    Selon que vous serez puissant ou misérable...

    M. Rivest a une conscience bien large en comparant les chômeurs et des criminels. Ce n'est pas un crime que d'être chômeur mais c'en est un que de faire de l'évasion fiscale (si on se fie à la définition fournie par le glossaire). On ne devrait avoir aucune pitié pour ces sans-coeur.

    • Jean-Paul Carrier - Abonné 5 avril 2016 12 h 54

      Les chômeurs criminels. Je ne vois pas ou Monsieur Rivet dit que les chômeurs sont criminels.
      La phrase est: ...préfère parler des chômeurs plutôt que du chômage...

    • Roch Yves Simard - Abonné 5 avril 2016 15 h 13

      Je vais donc préciser ma pensée m. Carrier, puisqu'il semble que je ne me suis pas exprimé clairement. Il me semble que m. Rivest affirme que dans les situations sociales problématiques, on ne doit pas personnaliser les phénomènes et il donne comme exemple, le chômage : on ne doit pas lorsqu'on parle du chômage, nommer les chômeurs et je suis parfaitement d'accord avec lui. Mais là où je ne suis pas d'accord avec lui et c'est pourquoi je l'accuse de complaisance, c'est lorsqu'il affirme qu'on devrait procéder pareillement avec ceux qui font de l'évasion fiscale, qui est un crime. Il me semble que nous avons le droit de savoir qui essaie de me faire et de vous faire payer ses impôts! Si ça ne vous dérange pas de le faire, libre à vous!