80 % des victimes perturbées ou confuses

Dans les 143 cas examinés par le CRDS, les policiers ont ouvert le feu alors qu’ils étaient à une distance moyenne de 4,3 mètres de l’individu présentant « une menace de lésions corporelles graves ou mortelles ».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans les 143 cas examinés par le CRDS, les policiers ont ouvert le feu alors qu’ils étaient à une distance moyenne de 4,3 mètres de l’individu présentant « une menace de lésions corporelles graves ou mortelles ».

Les policiers doivent faire face à des situations à haut risque lorsqu’ils se trouvent devant un individu aux prises avec des problèmes de santé mentale ou encore de drogue ou d’alcool. En effet, près de 80 % des personnes visées par une intervention policière durant laquelle une personne meurt ou subit des blessures graves étaient dans un « état de conscience altéré », révèle une étude de l’École nationale de police du Québec (ENPQ) dévoilée mercredi.

« Dès qu’on est en présence d’une personne qui est en crise, qui est atteinte de troubles mentaux, qui a un comportement qui permet de détecter cet état-là ou qui est en état d’intoxication, à ce moment-là, il devrait déjà y avoir une première lumière qui s’allume », soutient la chercheuse Annie Gendron, appelant les policiers à la plus grande « prudence » dans ces situations pouvant « dégénérer » en quelques secondes.

En moyenne, chaque année, il y a 3,4 personnes qui décèdent à la suite de tirs policiers ici au Québec

Elle souligne à gros traits le haut degré de volatilité des opérations au terme desquelles un policier dégaine son arme et ouvre le feu. « Il faut toujours être à l’affût. […] Ça va très vite. Parfois, le “back-up” est appelé, mais […] n’a pas le temps d’arriver avant que malheureusement les blessures surviennent », explique-t-elle, avant de préciser qu’à peine dix minutes s’écoulent — dans un cas sur deux — entre l’arrivée des policiers, les coups de feu, puis l’appel des secours.

Le cas des régions

La membre du Centre de recherche et de développement stratégique (CRDS) de l’ENPQ a passé au peigne fin 143 dossiers d’enquêtes indépendantes sur des interventions policières qui ont tourné au vinaigre entre 2006 et 2010. Elle a notamment observé des taux plus élevés d’interventions policières durant laquelle une personne est blessée ou tuée dans les régions les moins populeuses du Québec. « On a des problématiques sociales importantes. On a peut-être aussi une moins grande offre de services, soupçonne Mme Gendron. Ça dépend [également] des outils qui sont à la disposition des policiers », poursuit-elle.

25,5%
Proportion des événements où il y a eu tir policier qui sont dans les faits des tentatives de suicide par policier interposé, selon le CRDS. La plupart du temps « dans un état de conscience altéré ».

L’expert-conseil en matière d’emploi de la force à l’ENPQ Bruno Poulin résume la « règle d’or » à appliquer dans pareilles circonstances par les policiers : « prendre son temps ». « S’il n’y a pas d’urgence d’agir, c’est d’essayer de rentrer en contact avec la personne. On sait que la crise va monter, monter, monter, mais à un moment donné, elle va redescendre », indique-t-il.

Dans les 143 cas examinés par le CRDS, les policiers ont ouvert le feu alors qu’ils étaient à une distance moyenne de 4,3 mètres de l’individu présentant « une menace de lésions corporelles graves ou mortelles ». « Les tirs policiers se font à très très courte distance, ce qui montre que nos policiers font feu à la toute dernière minute », fait remarquer Mme Gendron.

Cependant, leurs tirs ont atteint la cible moins d’une fois sur deux (46 %). « Moi, ça m’a surpris que ce soit aussi haut que ça », lance M. Poulin, pointant les conditions parfois extrêmes dans lesquelles se déroulent ces événements — « prise de décision rapide », « stress », « tir en déplacement », « tir en pénombre ». « Il ne faut pas aussi faire l’erreur de comparer ça directement à du tir sportif. La cible est immobile en tir sportif. Le tireur est immobile en tir sportif. On n’a pas peur de mourir en tir sportif », insiste-t-il.

Cela dit, la direction de l’ENPQ a convenu de la nécessité d’intégrer le « tir réactif » dans son programme de formation initiale en patrouille-gendarmerie.

Plus de Taser ?

Selon M. Poulin, le rapport de recherche de près de 250 pages du CRDS incitera sans doute plus d’un corps de police à réfléchir à l’idée de recourir davantage à des armes à impulsion électrique (Taser), d’autant plus que 41 % des agressions ou des menaces d’agression envers les policiers sont perpétrés par des individus ayant sur eux une arme blanche ou un objet contondant. « Dans certaines circonstances, [le Taser] peut sauver des vies, et ça peut éviter des blessures, c’est clair, mais ça ne va pas remplacer une arme à feu », soutient-il.

Les collisions routières sont la deuxième cause de blessures et de décès liés aux interventions policières ayant fait l’objet d’une enquête indépendante en vertu de la politique ministérielle. « C’est une mauvaise manoeuvre du fuyard, donc un dérapage qui va entraîner un impact, la plupart du temps contre un objet stationnaire : un arbre, une clôture, un muret, un immeuble même parfois. C’est très, très rapide. La durée moyenne des poursuites policières qui se terminent en collision routière, c’est 3,4 minutes », note Mme Gendron.

Après avoir parcouru l’étude de Mme Gendron, la direction de l’ENPQ a convenu d’ajouter un séminaire sur la gestion du stress et des émotions, ainsi que des mises en situation « auprès de personnes en crise et vulnérables : sujet armé, non armé, suicidaire, suicide par personne interposée, délire agité, état de conscience altéré ». « L’objectif est d’axer l’intervention sur l’utilisation des techniques de désescalade, de la communication tactique, de l’intervention physique et tactique », a expliqué l’ENPQ par voie de communiqué.


25,5%
Proportion des événements où il y a eu tir policier qui sont dans les faits des tentatives de suicide par policier interposé, selon le CRDS. La plupart du temps « dans un état de conscience altéré ».
2 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 31 mars 2016 05 h 48

    80 % des interventions perturbées ou confuses

    Tant que la focalisation portera sur les aspects exogènes, la compréhension engendrée demeurera superficielle : celle des facteurs environnementaux « cosmétiques ».

    C'est celle des facteurs endogènes, la compréhension des générateurs de la détresse humaine, qu'il faut aider à acquérir.

    Le trop fameux « thinking » policier est encore trop bien portant pour permettre une introspection de l'état de sa santé mentale au corps policier.

    S'il ne comprend pas la sienne, également en « conscience altérée », on voit mal comment il comprendra celle des individus aux prises avec des problèmes de santé mentale ou encore de drogue ou d’alcool.

  • Benoit Thibault - Abonné 31 mars 2016 19 h 52

    Un bon article sur une situation complexe

    Il faut avoir déjà rencontrer quelqu'un de confus et en escalade pour pouvoir saisir ;a quel point le temps fait alors défaut.
    Une réflexion et des pistes de solutions, bravo