Bernard Lamarre, vivre pour le changement

Bernard Lamarre en 2000
Photo: Source Canal D Bernard Lamarre en 2000
La dernière fois que j’avais rencontré Bernard Lamarre, il m’avait semblé un brin nostalgique, peut-être même un peu amer. Il venait de laisser, plus ou moins malgré lui, la vice-présidence de SNC-Lavalin. Il n’appartenait plus à cette puissante et prestigieuse organisation qu’il avait contribué à créer et au sein de laquelle il avait passé le plus gros de sa trépidante vie active.

Il nous avait longuement parlé ce soir-là de ses très chères années 60, quand «tout était possible, dans tous les domaines». Nous l’écoutions avec plaisir. Bernard Lamarre, quand il a du temps, est un conteur passionnant ; il sait construire une histoire, y ménager des rebondissements, y mettre du suspense, une chute imprévue. Il nous décrivait un Québec sans dette, capable d’emprunter des tonnes d’argent pour construire des autoroutes, de grands barrages, des écoles, des usines, des gymnases. Nous vivions alors dans un immense chantier ; c’était l’âge d’or, hélas révolu, croyait-il, du génie québécois.

Cette semaine, je retrouvais M. Lamarre dans le petit bureau qu’il occupe deux jours par semaine au centre d’accueil pour personnes âgées Marcelle-Ferron, à Brossard. Comme dans tous les bureaux que je lui ai connus (il en a toujours deux ou trois), il est entouré d’œuvres d’art. Droit devant lui, un Marcelle Ferron de 1973, Le Nu assassiné ; à sa gauche, près de la fenêtre, une sculpture d’Armand Vaillancourt ; sur la table basse, de gros livres d’art, dont un signé Roussil, son vieil ami. Au mur, bien encadrés, une vingtaine de diplômes de collèges, de grandes écoles et d’universités. Pas d’ordinateur, mais un paquet de feuilles volantes couvertes de son écriture très aérée, traversée de flèches, soulignée, raturée…

Il était en chemise et cravate, comme toujours, avec dans sa tenue quelque chose de vaguement (peut-être volontairement) débraillé et brouillon, comme s’il s’ingéniait à faire un peu gauche et fruste pour bien montrer qu’il n’est pas un vulgaire intellectuel et encore moins un homme d’affaires et de paperasse mais d’abord et avant tout un homme d’action, un ingénieur, comme son père et son beau-père, comme ses deux grands-pères, comme trois de ses frères, comme un de ses fils et une de ses filles.

Et il était vraiment de super bonne humeur. Point de nostalgie ni d’amertume à l’horizon. Si, pendant notre conversation, il a parfois fait allusion aux années 60, c’était pour dire qu’on en retrouvait aujourd’hui, à Montréal, «peut-être plus que partout ailleurs au pays», l’esprit, l’élan, la ferveur.

Bernard Lamarre est un homme baromètre. Son humeur dépend du bien-être général et du plus ou moins bon fonctionnement de la société. S’il m’avait semblé triste et abattu, il y a deux ans, c’était que plein de choses clochaient dans notre petit monde. Il n’y avait pas de grand chantier en activité, pas de nouvelles idées en circulation, pas de changement en vue.

Or, semble-t-il, tout est de nouveau possible. C’est lui qui le dit. Et il est plutôt bien placé pour pouvoir évaluer l’état de santé de la société. Il fait partie de 22 conseils d’administration d’entreprises et d’institutions, véritables sondes sociales plongées dans divers secteurs d’activité : Université de Montréal, Tembec (pâtes et papiers), Société du Vieux-Port, Société de développement Angus (nouvelles technologies), Musée des beaux-arts (il est le premier francophone président de ce conseil), Société de la faune et des parcs du Québec, Le Devoir, etc. Et, bien sûr, ce centre d’accueil pour personnes âgées (175 pensionnaires) dont il est propriétaire, qu’il a réchappé, entre autres choses, du naufrage de Lavalin. Il avait aussi gardé l’hôpital Bellechasse, que le gouvernement lui a racheté et qu’il a fermé quelques années plus tard lors de la réorganisation du système hospitalier de Montréal.

«C’était une entreprise rentable», dira-t-il. J’ai cru comprendre qu’il n’est pas trop d’accord avec les politiques du gouvernement provincial en matière de santé.

Je lui ai rappelé cette soirée de fous rires et de sportives engueulades dans un restaurant des Laurentides où il s’était mis à vanter les mérites du système de santé américain devant deux ex-ministres (un péquiste, un libéral) qui avaient entrepris de le descendre en flammes.

– «C’était pour le plaisir de vous obstiner avec eux, n’est-ce pas ?

– Pas du tout. Le système américain est loin d’être parfait, loin d’être équitable. Mais je continue à croire qu’il est beaucoup plus performant que le nôtre. Les Américains investissent beaucoup plus que nous dans la santé, dans la recherche surtout. Et la recherche, c’est fondamental, c’est payant et stimulant. C’est ça qui manque aux jeunes d’ici, des projets, des champs de recherche.»

Jusqu’à la retentissante faillite de Lavalin, Bernard Lamarre était l’un des hommes les plus puissants du Québec. En quelques jours, il a perdu des millions.

«Ça, c’est pas grave, dit-il. De toute façon, le gros argent, on ne le voit jamais. En gagner ou en perdre, ça ne change rien à la vie de tous les jours. Et je savais que ma famille était à l’abri. J’ai pas versé une larme ni perdu une heure de sommeil. Ce qui fait mal, c’est l’orgueil blessé. Et se rendre compte qu’on n’a plus beaucoup de pouvoir.»

Pendant plus de vingt ans, il avait dirigé en monarque absolu un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, l’une des trois firmes d’ingénieurs-conseils les plus puissantes au monde.

«J’aimais pouvoir me dire, quand je passais au square Dominion par exemple et que je voyais l’édifice Lavalin: "C’est moi qui ai fait ça." J’éprouvais beaucoup de satisfaction et de fierté pour ce que nous avions réalisé.» Il avait signé des autoroutes aussi, des ponts, des tunnels, des buildings, des usines, des métros. Pas seulement ici mais dans une foule de pays. «Tout ça est toujours là. Mais je découvre qu’il y a autre chose dans la vie.»

Depuis qu’il n’est plus chez SNC-Lavalin, il est devenu l’un des plus grands «quêteux» du Québec. Il a toujours une campagne de financement en cours pour des œuvres, des institutions d’enseignement, un hôpital, un musée.

«Aller chercher de l’argent auprès des grandes entreprises pour une bonne cause, c’est infiniment plus facile et moins stressant que solliciter un ministre ou un fonctionnaire pour un contrat d’ingénierie.»

Mais quand il dit qu’il y a «autre chose dans la vie», le pudique monsieur Lamarre fait plutôt allusion à la famille qu’à ses bonnes œuvres. De ce côté-là, nulle faillite, nulle déception. Au contraire. «Même mes gendres et mes brus réussissent.»

Il a marié la fille du boss – «un bon truc pour réussir», dit-il en riant –, Louise Lalonde. Ils ont eu sept enfants (deux ingénieurs, une médecin, une avocate, deux économistes, une architecte). Ils forment un couple très uni, très réussi, je dirais presque exemplaire, un vrai couple, deux forces parallèles égales entre elles… et parfois de sens contraire. Ils se taquinent et discutent ferme. «La plupart du temps, on ne vote même pas du même bord», dit-il. Elle rit volontiers de lui, de ses travers. Elle le rabroue aussi, affectueusement, parce qu’il mange trop et trop vite, parce qu’il ne fait pas d’exercice, parce qu’il trouve amusant de paraphraser Bernard Shaw – «Pour me tenir en forme, je fais de la marche rapide derrière le corbillard de mes amis» – ou Churchill, à qui on avait demandé le secret de sa longévité et de sa bonne humeur : «Sports, my friend, never sports.»

On dit qu’il est allé à la messe tant qu’elle y est allée et qu’il a fumé tant qu’elle a fumé. Pendant des années, tous les vendredis soir, lorsqu’ils étaient à Montréal, ils allaient ensemble voir le film qu’elle avait choisi. Pas une compagnie, pas un tableau qu’il n’ait acheté ou vendu sans l’avoir consultée. S’il est aujourd’hui connaissant des choses et du monde de l’art, c’est d’abord et avant tout grâce à elle.

Du temps de Lavalin, ils avaient constitué une collection de plus d’un millier d’œuvres de quelque 300 artistes du XXe siècle, collection que le Musée d’art contemporain a rachetée de la banque. Leur collection privée, ils sont en train de la partager entre les enfants.

À Montréal, tous les dimanches soir que le bon Dieu amène, on soupe en famille, à la maison ou au restaurant. On fait chaque année de grands voyages, toute la tribu, filles et fils, gendres et brus, petits-enfants. Souvent plus de vingt personnes de trois générations, même des bébés. Ils se sont ainsi promenés en car à travers le Brésil, l’Asie, le Bordelais, la Bourgogne, la Californie. Cette année, à Pâques, ils partent faire le tour de l’Irlande.

«Autrefois, il m’arrivait, pendant ces voyages, de mêler l’utile à l’agréable. Aujourd’hui, il n’y a plus que de l’agréable, que le plaisir d’être avec ceux que j’aime.» Ils visitent les musées, les jardins botaniques, les zoos, parfois bien sûr les grands chantiers de construction.

«Quand c’est moi qui organise, je ne laisse rien au hasard, dit-il. L’agenda est très serré, très précis. Louise, c’est le contraire. Elle adore l’imprévu, les surprises.» Elle est déjà partie avec sa sœur et leurs douze enfants pour une tournée de l’Angleterre. Sans aucune réservation d’hôtel, sans itinéraire précis.

Bernard et Louise Lamarre suivent avec passion l’éducation de leurs petits-enfants.

«C’est évident qu’il faut transformer le système d’éducation, dit-il. Mais ça ne peut pas se faire en criant lapin. Je connais bien l’école Querbes, qu’on cite souvent comme modèle. Et je sais que ce système-là requiert énormément de dévouement de la part des enseignants et beaucoup d’implication de la part des parents. C’est toute une mentalité qu’il faut changer. Pour que des changements soient durables et bénéfiques, il faut y mettre du temps, comme on a fait pour le Vieux-Montréal.»

Et du temps, ça tombe bien, il en a comme il n’en a jamais eu. «Sauf celui de m’ennuyer», précise-t-il.



 

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