La politique dans un monde d’inégalités

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Des activistes d’Occupy Wall Street défilent à Times Square en décembre 2011 pour souligner les trois mois du mouvement.
Photo: Allison Joyce Getty Images AFP Des activistes d’Occupy Wall Street défilent à Times Square en décembre 2011 pour souligner les trois mois du mouvement.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 24e congrès mondial de l’Association internationale de science politique (AISP) aura cette année pour thème : La politique dans un monde d’inégalités. Ce choix découle-t-il du fait que depuis quelques années, à la suite de mouvements sociaux comme Occupy Wall Street, les inégalités ont fait la manchette et obligé certaines personnalités publiques à prendre position ?

« Bien que le thème s’inscrive dans ce courant, ce n’est pas la raison principale pour laquelle nous l’avons choisi, explique Dianne Pinderhughes, coprésidente du congrès et professeure et chercheuse en science politique à l’University of Notre Dame, en Indiana, aux États-Unis. Ma coprésidente et collègue de l’Australian National University, Marian Sawer, et moi-même avons toutes les deux les inégalités comme principal champ de recherche. Dans mon cas, je me suis surtout intéressée à l’inégalité raciale et à l’inégalité des sexes, donc à la situation de la femme. Alors, il était normal pour nous de penser que les inégalités seraient un bon sujet, mais nous savions aussi que nous devions approcher le sujet sous plusieurs angles, de sorte à permettre à d’autres chercheurs en science politique qui n’ont pas l’inégalité comme champ de recherche de participer et de contribuer à la discussion. »

Sous-thèmes et conférenciers

C’est la raison pour laquelle le thème principal a été divisé en sept sous-thèmes : politique comparée, démocratie et types de régimes ; les politiques identitaires et les mouvements nationaux et sociaux ; les politiques économiques internationales et la mondialisation ; les relations internationales ; les institutions politiques et la participation citoyenne ; la théorie politique ; et finalement, les politiques publiques et l’administration. En outre, plus d’une cinquantaine de conférences sectorielles auront lieu, allant de la géopolitique au lien entre la religion et la politique, en passant par la démocratie électronique.

Quatre éminents conférenciers prendront aussi la parole. Joseph E. Stiglitz, Nobel d’économie, abordera les inégalités comme un problème politique au XXIe siècle. Luiza Bairros, ancienne ministre du gouvernement brésilien et alors responsable du Secrétariat pour la promotion de l’égalité raciale, aura la tâche de décrire la trajectoire du Brésil, de démocratie raciale à la promotion de l’égalité raciale. Peter Anyang’Nyong’o, sénateur du comté de Kisumu au parlement du Kenya, posera la question suivante : lorsqu’une démocratie échoue deux fois, les perdants peuvent-ils accepter les vainqueurs comme étant légitimes ? L’on ne connaît pas encore le sujet qu’abordera Helen Clark, ancienne première ministre de la Nouvelle-Zélande, aujourd’hui au Programme des Nations Unies pour le développement.

Les sciences politiques et l’inégalité

Est-ce que l’inégalité est aujourd’hui un sujet prisé en science politique ? « C’est l’objet d’une certaine discussion dans notre milieu, mais il faut avouer que seulement certains chercheurs en science politique s’y sont vraiment intéressés. Par contre, leurs travaux et leurs recherches, ainsi que les données qu’ils ont produites, viennent éclairer la façon que nous avons, en tant que chercheurs en science politique, de concevoir et de comprendre les inégalités, peu importe lesquelles. Et le fait de mettre les inégalités au coeur de notre prochain congrès est une occasion de s’assurer que l’ensemble de la communauté des chercheurs en science politique a l’occasion d’aborder le sujet et de se familiariser avec lui. Au fond, de ce strict point de vue, l’exercice est loin d’être futile. »

Mais est-ce que la science politique peut avoir une réelle influence et contribuer à réduire les inégalités ? « La recherche en science politique dans le domaine des inégalités peut aider à réduire les inégalités et, en ce sens, elle a une contribution à apporter, en particulier grâce à l’influence qu’elle peut exercer. Par contre, la science politique ne peut pas être la seule solution ou la seule voie. Je crois personnellement que les mouvements sociaux et de protestation sont encore plus importants que la science politique si l’on veut faire avancer les choses et réduire les inégalités. Ces mouvements sociaux font partie de la dynamique politique et ils ont le pouvoir d’influencer la politique en général et les politiques publiques en particulier. »

Les chercheurs en science politique, ou dans les autres disciplines des sciences sociales, ont-ils l’oreille des décideurs, que ces derniers soient politiciens ou administrateurs ? Est-ce que leurs recherches et les données ainsi recueillies servent à façonner les politiques publiques ou sont-elles au contraire cantonnées dans le cénacle universitaire et partagées seulement entre pairs ? « Je ne peux pas parler pour ailleurs, mais ici, aux États-Unis, les chercheurs en science politique, comme les autres chercheurs en sciences sociales, ont l’oreille des décideurs, politiciens et administrateurs. Et les recherches et les données servent à influencer les politiques publiques. Mais cela se fait surtout sur le plan local et régional. C’est beaucoup moins évident lorsqu’il s’agit de le faire sur une plus grande échelle. Par exemple, sur le plan national, l’actuel Parti républicain accorde peu ou pas d’importance à la recherche universitaire et scientifique. D’ailleurs, depuis que ce parti contrôle le Congrès, dont une des responsabilités est l’allocation des fonds publics, le Parti républicain a tout fait pour réduire le financement alloué à la recherche universitaire et scientifique. Ainsi, l’influence que peuvent avoir les chercheurs en science politique et en sciences sociales sur les politiciens est encore souvent assujettie à l’idéologie que fait sienne le politicien. »

« L’influence que peuvent avoir les chercheurs en science politique et en sciences sociales sur les politiciens est encore souvent assujettie à l’idéologie que fait sienne le politicien »


Le congrès 2016 déplacé

Le 24e Congrès mondial de science politique de l’Association internationale de science politique (AISP), prévu du 23 au 28 juillet 2016 à Istanbul, sera déplacé dans une autre ville hôte en Europe. La décision de déplacer le congrès a été prise à contrecoeur, dès la fin février, en raison de la détérioration de la situation en matière de sécurité en Turquie et dans la région, explique l’AISP. Rappelons que les attentats meurtriers se sont multipliés dans la capitale turque depuis le début de l’année. Le dernier en date, le samedi 19 mars, a fait 4 morts et 39 blessés. « Le comité organisateur considère que cet événement ne peut plus se tenir à Istanbul, car il n’est plus possible de garantir la sécurité des participants ni d’assurer un environnement propice à des échanges intellectuels », explique-t-on sur le site Internet de l’AISP, qui y réaffirme son engagement auprès de la communauté de science politique turque, avec laquelle, d’ailleurs, la décision aurait été prise. Les dates, le thème principal du congrès, La politique dans un monde d’inégalités, ainsi que tous les panels et les communications seront maintenus dans la programmation. La future ville hôte en Europe sera annoncée d’ici quelques jours sur le site Internet de l’AISP :
www.ipsa.org/fr
Loïc Hamon