Des congrès marquants

Réginald Harvey Collaboration spéciale
L’Université d’Ottawa
Photo: Université d'Ottawa L’Université d’Ottawa

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’Association internationale de science politique (AISP) a tenu des congrès mondiaux pour les deux premières fois en 1950 et en 1952. Depuis ce temps, un tel événement se déroule tous les trois ans : il s’est transformé en une rencontre scientifique majeure dont le but principal est d’assurer la connaissance et la présence de cette science à l’échelle planétaire.

Aujourd’hui à la retraite, John Trent a occupé le poste de secrétaire général de l’Association pendant 12 ans, de 1976 à 1988, au même moment où il poursuivait une carrière de professeur et de directeur de département à l’Université d’Ottawa ; il a aussi été auteur et chercheur au Centre de recherche sur la gouvernance de cet organisme.

Il pointe certains congrès qui ont eu un impact sur la science politique : « Ces derniers ont marqué les efforts de développement de la discipline à travers le monde. »

Le congrès de Moscou, qui a eu lieu en 1979, se révèle comme un moment charnière : « Le fait d’aller dans cette ville, c’était le point culminant d’un travail de 10 ou 15 ans afin de construire la science politique dans les pays communistes. » Il s’est écrit un livre complet sur cette réunion élargie : « C’était littéralement annonciateur de l’ère Gorbatchev parce que, lors de celle-ci, nous avons amené en Union soviétique 60 000 livres, articles et autres publications qui éventuellement ont été distribués à travers le pays. »

Il mesure les impacts obtenus : « En raison de cela, et parce que nous avions affaire à des libéraux communistes qui prônaient les changements et les développements qui ont conduit à Gorbatchev, nous avons donc eu une influence qui a permis d’assurer la présence de la discipline politique dans tous les pays de l’est et du centre européens. »

Par la suite, « sous l’égide de notre ami Guy Lachapelle, secrétaire général depuis 2000, nous sommes allés à Durban en Afrique du Sud pour le congrès de 2003, [Democracy, Tolerance, Justice], ce qui représentait un autre effort consenti par l’AISP de se tourner vers le monde en choisissant l’Afrique, où il y avait très peu de politistes. »

« Cela nous coûtait de l’argent quand nous nous dirigions dans ces endroits-là, ce qui fut la même chose à Fukuoka au Japon en 2006, [Is Democracy Working ?], mais encore une fois c’était une autre marque d’ouverture sur la vie, assure M. Trent. À Rio de Janeiro en 1982, [Society beyond the State in 1980s], ce fut nos premiers pas du côté de l’Amérique latine. Voilà pourquoi, je le répète, la tenue de chacun de ces congrès dans diverses parties du globe fut significative pour mettre en place la discipline. »

Malgré ces avancées et ces percées géopolitiques, il présente ce portrait révélateur d’une science qui sème l’inquiétude ailleurs que dans les démocraties solidement implantées : « Il faut comprendre qu’elle existe seulement dans 50 des 195 pays sur terre ; ce nombre a à peine bougé depuis des décennies. La raison en est simplement que la plupart des régimes ou des politiciens n’aiment pas cette science qui dérange. »

Vers l’Amérique latine et l’Afrique

L’Association se tourne vers le Brésil dans les années 1980 ; dans cette partie de la planète, l’existence de la science politique demeure alors très embryonnaire : « Des chefs de file et des personnes qui avaient étudié aux États-Unis la diffusaient. La seule raison pour laquelle on a pu tenir notre congrès à Rio, c’était parce que notre président international était brésilien et s’appelait Candido Mendes ; il était un millionnaire qui avait sa propre université là-bas. »

Il rapporte que « sans son argent et l’aide qu’il a fournie, on n’aurait jamais pu se rencontrer dans son pays si tôt. Il existe maintenant d’assez bonnes associations de science politique, principalement au Chili, en Argentine et au Mexique ».

Et qu’en est-il maintenant, M. Trent, du positionnement de la science politique à l’échelle mondiale ? « Là où c’est le plus développé, c’est en Amérique du Nord et dans les pays de l’Europe de l’Ouest. Il y a émergence dans tous ces endroits dont nous venons de parler, et même en Chine, ce qui étonne ; il y a là une discipline embryonnaire qui est assez extraordinaire, mais ils n’ont pas la liberté qu’on leur souhaiterait. »

Mais, « il n’en demeure pas moins vrai que cette science s’inscrit dans la trajectoire des pays démocratiques ; sans démocratie, il est impossible de parler de celle-ci telle qu’on la connaît ». M. Trent se livre à cette critique plutôt sévère à la fin de l’entretien : « Même si j’appuie avec enthousiasme l’Association internationale, je trouve que la discipline est devenue beaucoup trop quantifiable et mathématique ; elle s’est éloignée des réalités de la politique, d’après moi. »