Cultiver la science pour que survive la civilisation

Claude Lafleur Collaboration spéciale
C’est lors de la première conférence de l’UNESCO en décembre 1946, à Paris, que l’idée d’une association internationale de science politique est née.
Photo: Agence France-Presse C’est lors de la première conférence de l’UNESCO en décembre 1946, à Paris, que l’idée d’une association internationale de science politique est née.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le président Roosevelt souhaitait ardemment « cultiver la science des relations humaines pour que survive la civilisation ». C’est à cette époque qu’est née l’idée de créer une association internationale de science politique.

C’était en décembre 1946, à l’occasion de la première conférence générale de la toute nouvelle Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). À l’époque, seules cinq associations nationales de science politique existaient, à savoir aux États-Unis (fondée en 1903), au Canada (1913), en Finlande (1935), en Inde (1938) et en Chine (1932).

Dans l’esprit de l’UNESCO, la science politique avait pour objet d’étude un domaine — la politique — auquel on imputait l’effondrement de l’ordre international ! L’idée de départ était donc non seulement d’étudier comment se pratique la politique en divers endroits du globe, mais, espérait-on, de réformer les « institutions défectueuses ». Avec le temps, toutefois, on a assimilé la science politique à « l’étude désintéressée des idées et des pratiques politiques ».

Toutefois, comme le relate Guy Lachapelle, secrétaire général de l’Association internationale de science politique (AISP), cette discipline, comme la pratiquent aujourd’hui les membres de l’association, équivaut à de la diplomatie douce. « Dans la mesure de nos moyens, dit-il, nous cherchons à aider la réforme des administrations publiques et à faciliter la transition vers la démocratie. C’est une diplomatie qui, selon moi, nous permet de rayonner et de jouer notre rôle, un peu à la manière de Médecins sans frontières… »

L’AISP joue un rôle important dans la diffusion des valeurs démocratiques, dont la liberté dans les activités d’enseignement et de recherche, à travers le monde, estime Aiji Tanaka, président de l’association. Il s’agit, selon lui, de valeurs importantes puisqu’elles mènent à une meilleure compréhension entre les différentes régions, cultures, religions et les différents groupes ethniques du globe.

En l’espace de 65 ans

C’est ainsi qu’a été créée en septembre 1949 l’AISP, avec comme mandat de constituer un centre international de documentation comptant un bulletin de recherche et un service de résumés d’articles et de traduction de documents de base. L’association organise également des conférences internationales et favorise la mobilité des chercheurs, en plus d’encourager les recherches internationales.

Dans la foulée de la création de l’AISP, une association française de science politique a été fondée en 1949, ainsi qu’au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Israël et en Suède (1950), puis en Allemagne, en Belgique, au Mexique et en Grèce (1951).

Résumer en quelques paragraphes les 65 ans de l’AISP, c’est bien entendu faire injustice à une foule de faits marquants. C’est d’autant plus le cas, comme le relate Jean Leca, président de l’AISP de 1994 à 1997, qu’une telle association se démarque de toutes les autres « à plus d’un égard ».

« Il faut bien voir que l’AISP est, à mes yeux, pas tout à fait la même chose qu’une association de physique ou d’économie, dit-il, puisque la recherche en science politique est faite par des gens qui sont ancrés dans une culture et dans un système. Vous me direz qu’un physicien est aussi localisé quelque part, mais celui-ci peut prétendre que sa science reste toujours la même, alors qu’en science politique, on étudie des processus qui sont toujours plus ou moins locaux et spécifiques. »

Ainsi, M. Leca résume les débuts de l’AISP en disant : « C’était ce que j’appelle un club de gentlemen Atlantique ; le premier président était un Américain, le second un Anglais et, durant longtemps, tous nos congrès se sont tenus en Europe ou dans les Amériques. »

L’association a toutefois évolué dans les années 1960 lorsque s’est ajoutée l’Union soviétique, et surtout avec l’implication de Georgy Shakhnazarov. « Je ne dis pas que l’AISP s’est transformée, mais elle est devenue une sorte de club un peu plus large, commente Jean Leca, Shakhnazarov ayant longtemps été le premier vice-président de notre association. »

Aléas politiques

Entre autres, Georgy Shakhnazarov a obtenu que le congrès de l’AISP de 1979 ait lieu à Moscou. « Tenir notre congrès en ce lieu n’a pas eu l’approbation de tous, relate M. Leca. Lorsque vous avez un pays hôte qui vous dit qu’il se réserve le droit de supprimer de l’exposition de livres scientifiques les ouvrages qui sont défavorables au système soviétique…, c’est difficile à accepter ! »

De fait, rapporte Guy Lachapelle, ce fut un congrès « sous haute surveillance ». Et étant donné qu’en 1979, les Soviétiques occupaient l’Afghanistan, ce congrès a été boycotté par les Américains. « Nous y sommes allés quand même, rapporte-t-il, et ce fut un congrès réunissant environ 900 participants. »

Et ce fut une occasion marquante tant pour l’AISP que pour l’URSS puisque, relate M. Lachapelle, nul autre que Mikhaïl Gorbatchev y a assisté. « Dans une belle lettre qu’il nous a envoyée en 2014, M. Gorbatchev nous a dit que le congrès de 1979 lui a ouvert les yeux sur ce qui se passait à l’extérieur… » Et Jean Leca d’ajouter que ce congrès « a été un instrument de dégel relatif en Union soviétique ».

Dans le même esprit, le « club Atlantique » des débuts a continué de se répandre. Ainsi, sous la présidence de M. Leca, l’AISP a tenu un premier congrès en Asie, en Corée du Sud. « Ça a été une sorte de manifestation que l’association n’était plus Atlantique, dit-il. De ce point de vue, le congrès de Séoul a été un ancrage vers le Pacifique. »

C’est incidemment ce que souhaite amplifier l’actuel président de l’AISP au cours de son mandat : « J’aimerais augmenter le membership et la participation de l’Asie, du Moyen-Orient, de l’Afrique, de l’Océanie et de l’Amérique centrale et latine », déclare Aiji Tanaka.

« Je souhaite également qu’à l’avenir, l’AISP sensibilise davantage la jeune génération au rôle que joue la science politique, en ce qu’elle aide à mieux comprendre la logique et les façons de penser des autres », poursuit-il.

M. Tanaka espère ainsi que, par l’entremise de cette discipline, on en vienne tous à mieux comprendre les valeurs, les intérêts, les idéologies et les positions politiques de ceux et celles qui diffèrent de nous.

« Pour moi, la politique, c’est la gestion des conflits afin de rendre les sociétés un peu plus civilisées », ajoute quant à lui Jean Leca, répondant en quelque sorte au président Roosevelt 65 ans plus tard.