Pour contrer les périls du démantèlement

André Lavoie Collaboration spéciale
Selon Juan Luis Klein, le débat sur les oléoducs constitue un terreau fertile pour l’innovation sociale au sein des communautés, mais doit reposer sur une vaste réflexion.
Photo: Gregory Bull La Presse canadienne Selon Juan Luis Klein, le débat sur les oléoducs constitue un terreau fertile pour l’innovation sociale au sein des communautés, mais doit reposer sur une vaste réflexion.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avant même qu’il réfléchisse au concept d’innovation sociale et évoque ses bienfaits sur toutes les tribunes, Juan Luis Klein en connaissait déjà les vertus, lui qui a grandi dans un quartier populaire de Santiago au Chili, voyant sa mère trimer dur pour assurer son éducation et être en partie soutenue par un voisinage qui n’hésitait pas à se serrer les coudes.

Ce n’est pas la seule expérience solidaire dont Klein fut témoin au cours de sa vie et au fil de sa carrière de professeur de géographie. Comme d’autres compatriotes de sa génération, il avait fondé beaucoup d’espoirs en Salvador Allende, mais le coup d’État du général Augusto Pinochet en septembre 1973 allait briser ses rêves et le pousser à l’exil. C’est au Québec qu’il trouve refuge et poursuit ses études, poussant plus loin sa passion pour la géographie politique. Après son passage à l’Université Laval, il travaillera comme chercheur à l’Université du Québec à Rimouski et plus tard comme professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi, observant avec attention les bouleversements qui ont transformé le paysage québécois.

Devenu professeur à l’Université du Québec à Montréal en 1993, il n’a jamais oublié la ferveur entourant le mouvement Opérations Dignité, une vaste contestation sociale devant la fermeture planifiée et méthodique de plusieurs villages du Bas-du-Fleuve et de la Gaspésie au début des années 1970. Certaines localités n’ont pas survécu au carnage, mais la grogne populaire a réussi à freiner les ardeurs du premier gouvernement de Robert Bourassa.

Une dignité toujours à reconquérir

Pour le directeur du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), ce refus d’obtempérer aux diktats des technocrates qui ne proposaient que la solution de la clé sous la porte au phénomène de la dévitalisation des villages est riche d’enseignements. Sa connaissance fine du sujet ne cesse de l’inspirer ; il y voit de multiples sources d’inspiration pour remodeler notre société agitée.

Pour assurer des transformations harmonieuses, « il faut d’abord avoir des connaissances actuelles, pas des certitudes ou des idées préconçues », souligne Juan Luis Klein. Les citoyens doivent donc être à l’écoute, par exemple des scientifiques, « mais surtout pas des idéologues ». Selon lui, le débat sur les oléoducs constitue un terreau fertile pour l’innovation sociale au sein des communautés, mais doit reposer sur une vaste réflexion. « Tous savent que les hydrocarbures appartiennent à une technologie du passé. Or, on sait aussi qu’on en a encore besoin, ce qui ne doit pas nous empêcher de regarder vers l’avenir, du côté des technologies vertes et du développement durable. »

Tout cela demande réflexion, et Juan Luis Klein regrette que l’État et les citoyens semblent peu enclins à prendre le temps nécessaire pour élaborer des projets cohérents, structurants. « L’innovation vient forcément de la réflexion, affirme le directeur du CRISES. C’est la seule façon d’y parvenir pour bien faire les choses. » Selon lui, les révolutions sociales ont leur importance, mais elles ne sont pas toujours porteuses de changements durables, significatifs, parce que effectués dans une certaine précipitation. Faire table rase de tout ce que le passé peut nous enseigner ? Le chercheur en a vu les ravages aussi bien au Chili qu’au Québec…

L’innovation sociale est souvent une réponse à une crise, faisant émerger des solutions qui ne sont pas forcément conçues dans les cadres institutionnels habituels. Au fil des décennies, Juan Luis Klein a constaté à quel point le Québec pouvait être imaginatif pour contrer les assauts des crises économiques, comme celle du début des années 1980 avec les centres de développement économique et communautaire, ou favoriser la réussite scolaire et permettre aux mères d’accéder plus facilement au marché du travail avec la création des centres de la petite enfance dans les années 1990. Partout sur le territoire québécois, les initiatives créatives pullulent, même si elles ne font pas toujours les manchettes.

Juan Luis Klein cherche à comprendre les origines de ces transformations, et surtout à voir jusqu’à quel point elles peuvent être transposables dans d’autres localités ou d’autres régions. Il aime citer en exemple le village de Sainte-Camille en Estrie, considéré comme « dévitalisé » après une chute démographique importante, la fermeture de la Caisse populaire et surtout celle de l’école primaire. « Avec patience, les habitants de Sainte-Camille ont retroussé leurs manches pour trouver des solutions et ainsi éviter la fermeture de leur village. Ils ont déployé des moyens créatifs en puisant autant dans la sphère culturelle que touristique et économique. »

C’est d’ailleurs une caractéristique que devraient retenir ceux et celles qui rêvent d’innovations sociales dans leur milieu : « Évitez de travailler en vase clos », prévient Juan Luis Klein. Cette méthode hermétique, « que l’on retrouve beaucoup au sein de nos gouvernements », ne favorise pas le partage d’informations et surtout l’émergence d’idées nouvelles, comme si les artistes, les comptables, les élus et les avocats n’étaient pas d’abord et avant tout des citoyens vivant dans un même espace de vie.

Le professeur de l’UQAM croit que cette communication plus harmonieuse et plus généreuse pourra provoquer de grands vents de changements dans toutes les régions du Québec, en ville comme à la campagne, à la condition bien sûr de n’exclure personne. Car innovation sociale et exclusion sociale n’iront jamais de pair, mais c’est ce qu’il constate à l’heure de l’austérité. Et il ne voit rien de bon dans la réforme de l’aide sociale, à nouveau pilotée par François Blais après un passage houleux au ministère de l’Éducation. « De ce que je peux en comprendre, cette réforme ne va créer que des exclus et priver la société de ses forces vives. Qui choisit d’être délibérément marginalisé ? »