L’innovation sociale en ces temps d’incertitude économique

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Si les entreprises sentent que l’économie va mal et que l’avenir est incertain, elles auront tendance à moins investir et les consommateurs, à moins dépenser, alors que ce pourrait être justement la bonne façon de stimuler l’innovation et le développement économique.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Si les entreprises sentent que l’économie va mal et que l’avenir est incertain, elles auront tendance à moins investir et les consommateurs, à moins dépenser, alors que ce pourrait être justement la bonne façon de stimuler l’innovation et le développement économique.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Que doivent faire nos gouvernements en ces temps de ralentissement et d’incertitude économiques ? Être prudents ou, au contraire, se montrer audacieux ? Faire preuve d’innovation sociale, répond une économiste.

De plus en plus, un peu partout dans le monde, on observe les ravages économiques — pour ne pas dire les drames humains — que génèrent les mesures d’austérité et d’« équilibre budgétaire » à tout prix. Des organisations comme l’OCDE, la Communauté européenne, les Nations unies ainsi que diverses institutions économiques dénoncent maintenant ce genre de politiques.

« Cela ne m’étonne pas du tout de voir que les grandes institutions économiques parlent de catastrophe si on continue d’appliquer des stratégies d’austérité puisqu’il n’y a rien de neuf là-dedans, déclare Marguerite Mendell, professeure titulaire à l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia. Mais pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ? » se demande-t-elle, incrédule.

Pour elle, en effet, il ne fait aucun doute que c’est la responsabilité première des gouvernements de relancer l’économie. « Il ne faut pas compter sur le secteur privé ni sur les consommateurs pour cela », dit-elle. Elle explique que si un gouvernement envoie le message que l’économie « va mal » et qu’il faut couper et se « serrer la ceinture », le secteur privé hésitera à investir alors que les consommateurs joueront de prudence, ce qui ralentira davantage l’économie.

Par contre, si un gouvernement se montre confiant en l’avenir — s’il « investit dans l’avenir » —, il insuffle alors une dose d’optimisme partout dans la société. C’est la stratégie que préconise le gouvernement Trudeau, souligne Mme Mendell, qui se propose d’investir dans des infrastructures. « Évidemment, ajoute-t-elle, il ne s’agit pas de dépenser pour dépenser, mais bien d’investir judicieusement. »

L’économiste de l’Université Concordia, qui dirige une équipe de recherche sur l’économie sociale, rapporte qu’« on sait même cela depuis longtemps déjà… Ça vaut la peine de retourner à Keynes, dit-elle, pour se rappeler que l’économie repose sur notre “esprit animal” ».

Dès 1936, John Maynard Keynes parlait en effet de l’« esprit animal » (animal spirit) — en quelque sorte notre « animalité », notre instinct qui, fondamentalement, plutôt qu’un esprit rationnel et cartésien, gouverne nos comportements économiques. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes montrait que ce sont avant tout nos émotions — ce que l’on ressent — qui nous font agir, plutôt que de froids calculs (d’équilibre budgétaire). « Ça me tente… » plutôt que « En ai-je les moyens ? » Autrement dit, s’ils sentent que l’économie va mal et que l’avenir est incertain, les entreprises auront tendance à moins investir et les consommateurs, à moins dépenser, alors que ce pourrait être justement la bonne façon de stimuler l’innovation et le développement économique.

Il appartient donc aux gouvernements d’insuffler un vent d’optimisme dans la société si on veut que l’économie soit dynamique. « Tout le contraire de ce que fait présentement le gouvernement Couillard », observe Marguerite Mendell.

Innovation sociale à contre-courant

En cette ère de désengagement de l’État, on parle de plus en plus d’innovations sociales, constate l’économiste, c’est-à-dire de « nouvelles façons de fournir des services à la société ».

« Mais, pour certains, l’innovation sociale se veut une façon de répondre aux besoins sociaux par un désengagement de l’État dans la société, dit-elle. Ce serait donc la société civile qui se chargerait de faire les choses autrement. »

Pour les pays anglo-saxons, poursuit Mme Mendell, l’innovation sociale serait souvent liée à la privatisation des services. Comme par exemple lorsqu’on compte sur le privé pour offrir des services d’hébergement et de soins à domicile aux personnes âgées. Même chose pour les garderies, nous dit-elle, alors que, par exemple, le gouvernement Couillard réduit le financement des centres de la petite enfance pour favoriser les garderies privées.

« Pourtant, notre réseau de CPE fait figure de modèle à travers le monde, lance-t-elle. On vient d’un peu partout voir ce qu’on fait ici et c’est même le modèle qui inspire le fédéral… Mais là, le gouvernement de M. Couillard se tourne vers les garderies privées… Ça n’a pas de bon sens et, surtout, ça ne s’inscrit pas dans les stratégies que l’on préconise maintenant un peu partout dans le monde. »

De surcroît, poursuit Mme Mendell, les CPE jouent un rôle fondamental dans le développement et l’éducation des jeunes enfants. « Dans les CPE, on trouve des gens extraordinairement dévoués et créatifs, note-t-elle. Mais le gouvernement désinvestit en éducation. C’est à n’y rien comprendre ! »

Régions dévastées

À cela s’ajoute l’abolition des centres locaux de développement (CLD), mesure dévastatrice pour l’économie des régions. « À Montréal, on connaît peu les CLD, souligne Marguerite Mendell, mais en région, ils sont connus et reconnus. »

Son équipe de recherche sur l’économie sociale a d’ailleurs mené des études avec et sur les CLD, rapporte-t-elle, pour constater que ces instances de proximité avaient une grande valeur parce qu’elles étaient très proches de leurs clientèles et qu’elles connaissaient très bien le milieu dans lequel elles oeuvraient. « Les CLD pouvaient conclure des partenariats et travailler de façon multipartite, ce qui faisait leur force », observe l’économiste.

D’ailleurs, à travers le monde, les grandes institutions internationales reconnaissent de plus en plus l’importance de travailler de cette façon, en partenariat avec la société civile, souligne Mme Mendell.

Bref, le fait que le gouvernement Couillard ait choisi comme stratégie d’éliminer ces établissements puis de centraliser l’aide au développement régional — comme il le fait aussi dans les secteurs de la santé et de l’éducation — va à contre-courant de ce qui se fait ailleurs.

D’ordinaire, au Québec, résume la chercheuse, on associe le concept d’innovation sociale à l’amélioration de la qualité de vie des citoyens, en mettant en oeuvre des entreprises collectives qui ont pour objet premier de répondre au bien-être de la société tout en incorporant les dimensions sociale, économique et environnementale.