Les innovations sociales naissent dans les contextes de crises

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
« Autrefois, pour nourrir les individus qui n’en avaient pas les moyens, on a créé la soupe populaire. Désormais, il ne suffit pas de simplement s’alimenter. On veut manger de façon saine et différente en privilégiant la production locale », assure Benoît Lévesque, grand expert de l’innovation et de l’économie sociales.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir « Autrefois, pour nourrir les individus qui n’en avaient pas les moyens, on a créé la soupe populaire. Désormais, il ne suffit pas de simplement s’alimenter. On veut manger de façon saine et différente en privilégiant la production locale », assure Benoît Lévesque, grand expert de l’innovation et de l’économie sociales.

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Les innovations sociales destinées aux services aux personnes, tels les centres de la petite enfance et les centres locaux de développement, ont connu un essor sans précédent au Québec au cours des dernières années. Les politiques d’austérité pourraient toutefois freiner le mouvement, prévient Benoît Lévesque, grand expert de l’innovation et de l’économie sociales.

Les innovations sociales surgissent dans tous les secteurs d’activité, tant dans le public que dans le privé. Néanmoins, on en trouve une concentration particulière dans les services consacrés aux personnes. Or, s’il y a un domaine qui a souffert des politiques d’austérité, c’est bien celui-là, qu’on pense aux centres de la petite enfance, à l’aide à domicile ou aux (défunts) centres locaux de développement, pour ne nommer que ceux-là. « C’est certain que les coupes de l’État ont une incidence forte sur les innovations sociales », constate Benoît Lévesque, professeur émérite au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal et professeur associé à l’École nationale d’administration publique.

Ce pionnier de la recherche en innovation sociale ajoute que les compressions dans le réseau universitaire et l’abandon de la Politique nationale de la recherche et de l’innovation, adoptée en 2013 sous le gouvernement Marois mais jamais mise en application, « ne sont pas des facteurs facilitants » pour stimuler l’innovation sociale.

« C’est grave, car nous sommes désormais dans une économie de la connaissance, rappelle-t-il. Si on ne fait pas assez de recherche, on se tire dans le pied. Les pays qui réussissent le mieux sont ceux qui consacrent plus de 2 % de leur PIB à la recherche et au développement. Le Québec ne fait guère plus de 2 %. C’est une voie qui pourrait nous conduire à une forme de sous-développement, surtout qu’ailleurs dans le monde, beaucoup demandent d’adopter des politiques de relance plutôt que d’austérité. »

Le large champ de l’innovation sociale

Cela dit, le professeur Lévesque se veut rassurant : les innovations sociales ne sont pas systématiquement à la merci des compressions, car elles ne sont pas toutes tributaires de l’État, pas plus qu’elles ne se résument à des services.

« C’est beaucoup plus large. Ce sont des idées, des approches, des produits ou mêmes des lois — comme la légalisation du mariage gai — à travers lesquels nous sommes amenés à nous organiser différemment pour répondre de manière plus durable à un besoin social », explique celui qui a cofondé le Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) en 1986, la toute première organisation scientifique au Canada à étudier ce sujet.

Par ailleurs, c’est dans les contextes de crises que naissent souvent les innovations sociales. En ce sens, les prochaines années seront fascinantes, aux dires de Benoît Lévesque. « Tant ici qu’à l’étranger, nous entrons dans une période de profondes transformations, observe-t-il. Cela peut se faire dans la douceur et l’enthousiasme ou dans la violence et la guerre. On ne peut le savoir à ce stade-ci. Cependant, une chose est sûre, ce ne sera pas court : une transition, contrairement à une révolution, exige des années et parfois même des siècles. »

L’économie sociale en transition

Benoît Lévesque est couramment surnommé le « pape de l’économie sociale » puisqu’il est le premier à avoir introduit ce terme dans le monde de la recherche québécoise. Témoin privilégié de l’évolution de cette sphère qui compte pour plus de 35 milliards du PIB annuel du Québec, l’expert estime qu’« on est au terme d’une filière d’innovation qui dure depuis environ 30 ans ».

« Il y a d’abord eu la filière des services aux personnes créés par des citoyens ou favorisés par l’État, relate-t-il. Puis ce fut le tour du développement local et régional. Il ne s’agissait plus de rendre des services, mais de créer de l’emploi. Enfin, on a connu la filière de l’insertion : en plus de créer des emplois, on voulait donner une formation aux travailleurs pour qu’ils puissent être plus actifs dans la société. »

Aujourd’hui s’amorce la filière de la transition écologique, « très prometteuse, mais beaucoup plus difficile, car plus diffuse », précise M. Lévesque. « La population est amenée à changer son mode de consommation et de production, ainsi qu’à réduire sa consommation d’énergie. On ouvre la porte à l’économie de proximité, à l’économie de fonctionnalité, à l’économie circulaire, à l’économie de partage… Cela signifie que tous les services de base sont appelés à être redéfinis », explique le lauréat du prix Marie-Andrée-Bertrand 2015, récompensant un scientifique dont les travaux ont mené au développement d’innovations sociales importantes et à leur mise en oeuvre.

Benoît Lévesque donne en exemple la reconfiguration de la sécurité alimentaire. « Autrefois, pour nourrir les individus qui n’en avaient pas les moyens, on a créé la soupe populaire, dit-il. Mais désormais, il ne suffit pas de simplement s’alimenter. On veut manger de façon saine et différente en privilégiant la production locale. D’où la popularisation des marchés publics, des jardins communautaires et de l’agriculture urbaine. »

Le professeur vante les mérites de l’économie sociale à la sauce québécoise. « Ce qui fait notre force, entre autres, c’est notre écosystème où l’aide de l’État ne sert pas qu’à soutenir des secteurs, mais aussi à offrir des outils de développement, comme des fonds de financement, du conseil, de la recherche et de la formation. Résultat : de telles politiques transversales favorisent un système d’innovation. Et quand on coupe directement dans un secteur, les effets sont beaucoup moins ressentis, car le modèle repose sur d’autres structures. Voilà pourquoi l’organisation de notre économie sociale fait l’envie de plusieurs à travers le monde. »