Une gratuité trop cher payée

La gratuité des services en ligne offerts par Google, Facebook, Twitter, Yahoo, Apple et consorts coûte finalement trop cher aux internautes qui doivent céder une grande partie de leur vie privée pour y accéder, a dénoncé mardi Option consommateurs, étude à l’appui. L’organisme appelle d’ailleurs les autorités fédérales et provinciales à se pencher un peu plus sur ces transactions déséquilibrées, entre gratuité et exploitation de l’intimité, et ce, afin d’inciter ces entreprises à un plus grand respect de la vie privée et de la transparence quant à la nature des données collectées et à l’usage qui en est fait.

Dans son rapport intitulé Le prix de la gratuité, produit pour le compte du Bureau de la consommation d’Industrie Canada, Option consommateurs, au terme d’une analyse fine des politiques de ces fournisseurs de service, qualifie de « fulgurante » la quantité de données récoltées « sur leurs utilisateurs » en échange de la gratuité de leur service. Ces données alimentent des services de publicité ciblés qui financent leurs activités.

« Rien n’échappe à la collecte. […] La moindre bribe d’information sur les internautes est colligée. […] Même la correspondance des internautes peut servir au ciblage, à l’aide d’algorithmes qui en retiendront certains mots-clefs », ajoutent les auteurs, tout en soulignant que « l’ampleur de cette pratique » est ignorée de la majorité des adeptes de ces services. « La collecte de leurs renseignements personnels a une portée bien plus grande que ce qu’ils perçoivent », peut-on lire.

Collecte complexe et risquée

La pratique est répandue. Elle se joue également dans des univers numériques de plus en plus complexes, souligne l’organisme, en raison de la multiplicité des lieux fréquentés, de la persistance des traces laissées par les internautes et des activités assujetties à une surveillance et une collecte d’informations par des algorithmes qui ne font pas toujours la distinction entre le caractère sensible ou anodin d’une donnée personnelle ramassée. Qui plus est, l’anonymat reste une notion relative en ligne : le croisement de bases de données permet d’identifier avec précision un internaute caché derrière une information en apparence dépersonnalisée, explique Option consommateurs, qui remet en question la démesure de la surveillance et de la collecte de données au regard du service offert « gratuitement ». « Si le prix d’un service se fixe en données plutôt qu’en dollars, combien de renseignements personnels est-il légitime d’exiger ? »

C’est qu’en acceptant de se mettre à nu, l’internaute doit « supporter une myriade de risques dont il n’a peut-être pas conscience », ajoutent les auteurs de l’étude présentée en juin dernier à Industrie Canada et que l’organisme consumériste n’a rendu publique que ce mardi « par manque de temps » pour le faire plus tôt, a résumé au Devoir Maryse Guénette, responsable du service de la recherche. Ces risques vont de l’exploitation de certaines vulnérabilités établies chez des internautes par des compagnies — un problème de jeu compulsif pourrait accentuer la présence de publicité pour des casinos en ligne, par exemple —, la modulation de prix en fonction des profils des consommateurs en ligne, mais également le détournement de données sensibles par des compagnies privées ou des groupes ayant un intérêt commercial ou stratégique à le faire, comme des compagnies d’assurances, des organisations politiques, des fraudeurs… « Le nombre important d’acteurs impliqués » dans la publicité en ligne « pose des dangers d’atteinte à la sécurité des données », peut-on lire.

Un cadre contraignant

Ce portrait de l’intrusion incite d’ailleurs Option consommateurs à réclamer des autorités l’adoption de mesures contraignantes pour forcer les acteurs de la publicité ciblée à offrir aux internautes « des mécanismes simples, efficaces et harmonisés » pour consentir « valablement et activement » à la collecte de leurs données personnelles. L’organisme propose également que la notion de « données sensibles » englobe les informations sur « la santé, les finances personnelles, la sexualité, les opinions, les affiliations, l’origine ethnique, la vie familiale, la géolocalisation, le contenu des correspondances, les informations concernant des enfants » pour être mieux protégé. Ces fournisseurs de services devraient aussi être soumis à des enquêtes, indique le rapport, pour vérifier la nécessité de leurs collectes et vérifier que l’internaute n’en donne pas trop, dans le respect des lois canadiennes, pour ce qu’il reçoit.

Jointe mardi par Le Devoir, la direction de Facebook a refusé de commenter l’étude d’Option consommateurs, tout en rappelant que ses politiques de respect de la vie privée et ses pratiques publicitaires étaient disponibles en ligne. « Nous sommes transparents avec les gens en leur disant que la publicité est ce qui nous permet d’offrir un service gratuit », a résumé Alex Kurcharski, porte-parole de la multinationale californienne.

3 commentaires
  • Patrick Provost - Abonné 15 mars 2016 21 h 24

    Le même stratagème opére ailleurs...

    Je serais très curieux de voir l'enquête étendue aux cartes de crédits (ex. PC, Ultramar) ou autres cartes fidèlités. Je parie qu'ils colligent de précieuses données sur nos habitudes d'achats qu'ils utiliseront ensuite contre nous et les autres consommateurs... en échange de quelques points...

  • - Inscrit 15 mars 2016 22 h 52

    Un viol à l'échelle mondial !

    Je ne savais pas comment Google, Facebook, Yahoo, Apple et autres Twitter, faisaient leurs milliards. On sait maintenant que c'est par le vol et le viol des vie privées qu'ils vendent aux plus offrants.

    Des rapaces quoi !

    Ce vol et ce viol de la vie privée sont perpétrés par les plus grand "défenseurs" des libertés et des intérêts privés, c'est à dire comme ils sont vénaux !

    Y a-t-il des réseaux qui permettent de contourner ces méga-réseaux que sont Google et Yahoo pour naviguer sur le web ?

    • David Létourneau - Inscrit 16 mars 2016 10 h 31

      Tout système d'opérations ou logiciel informatique peut être plus ou moins considéré comme un "cheval de Troie", c.-à-d. une entité espionne, s'activant ou non à votre insu. C'est d'ailleurs la nature intrinsèque d'Internet. C'est du donnant-donnant continuel. Facebook, Google et consorts ne sont que le prolongement "visible" de la nature du réseau.

      Échapper à Google est presque impossible si vous faites une utilisation dite "normale" d'Internet. Google est intégré à la plupart des sites mainstream. Vous vous en rendrez compte si vous ajoutez des extensions à votre navigateur web qui vous permettent de voir la toile de vos navigations (lightbeam).

      Les outils de recherche sans surveillance existent, comme duckduckgo ou autre, mais vous vous rendrez compte rapidement que vous perdez en précision ce que vous gagnez en paix d'esprit.

      Repérez les icônes Facebook, Google, Twitter sur vos sites préférés. S'ils y sont, ces réseaux obtiennent l'info sur vos habitudes de navigation. Le Devoir possède ces trois icônes sur chacune de ses pages, entre autres. Toutefois, ce sont les sites "invisibles" qui font l'essentiel de cette surveillance du trafic. Bref, informez-vous sur le sujet mais n'arrêtez pas de dormir pour autant!...