Noir, c’est noir

L’usage que fait l’artiste Pierre Soulages du noir est reconnu.
Photo: Pascal Pavani Agence France-Presse L’usage que fait l’artiste Pierre Soulages du noir est reconnu.

Au commencement était le noir. Qu’on soit dans la Bible, les grandes mythologies ou l’astrophysique, la teinte nocturne précède la création et le Big Bang, et reste depuis toujours associée à la nuit — la grande nuit féconde et effrayante des cosmogonies, comme la petite, frivole, amoureuse, frissonnante et sexuelle.

« La couleur, les couleurs sont en nous, et sont toujours une interprétation », indique d’emblée en entrevue Mariette Julien, professeure à l’École supérieure de mode de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, résumant du coup le b.a.-ba de la philosophie des couleurs. Car toute perception de la couleur parle des relations que chacun entretient entre l’esprit et le monde physique, et remet en question la représentation et l’expérience. « Le noir fait partie de notre imaginaire fantasmatique ».

Les cultures anciennes ont une sensibilité à la couleur noire plus développée et plus nuancée que les sociétés contemporaines [...]. Dès le paléolithique, les artistes utilisent plusieurs pigments pour produire cette couleur, et le nombre de ceux-ci va en augmentant au fil des millénaires.


Lié au blanc depuis l’apparition de l’imprimerie, le noir, comme son opposé sur le damier, « avait progressivement perdu son statut de couleur entre la fin du Moyen Âge et le XVIIe siècle, [donnant] à ces deux couleurs une position particulière que la Réforme protestante d’abord, les progrès scientifiques ensuite avaient fini par situer hors du monde des couleurs », indique Michel Pastoureau dans sa lumineuse histoire du Noir (Seuil, 2008 ; Points, 2014) en Occident. Car en nommant le spectre chromatique, autour de 1665, Isaac Newton fait dans la foulée naître « un nouvel ordre des couleurs au sein duquel il n’y a désormais plus de place ni pour le blanc ni pour le noir ». Révolution.

Ce sont les artistes qui redonneront aux nuances de l’ébène leur statut de couleur, lentement, à partir du début du XXe siècle. Jusqu’à ce que le noir prenne, et pour longtemps, du galon et de la prestance, entre autres parce qu’il arrive, depuis la fameuse petite robe noire, révolutionnaire, de Coco Chanel, à rester dans les défilés année après année, saison après saison. « Dans la durée, avance Pastoureau, le noir reste la couleur fétiche des couturiers et de l’univers de la mode. »

Une affirmation que Mariette Julien appuie. Et qui ne s’explique pas seulement par la facilité d’entretien des vêtements noirs. « Ça n’est pas si futile, surtout dans nos vies où tout le monde manque de temps », et où le noir est la teinte qui résiste le plus aux lavages fréquents. Mais outre cet aspect pratico-pratique, le noir porte sa part de mythologie et de personnages. Et les annule tout à la fois.

La séduction et la mort

« Depuis que la mode est moins féerique, sans crinolines, sans frous-frous », les couleurs ont migré au plus près de la peau, depuis les vêtements jusqu’aux phanères (ongles, cheveux…) et à leurs décorations (tatouages, piercings). « La peau est devenue le vêtement à la mode, analyse Mme Julien. Ce n’est plus le corps de l’autre maintenant qui intéresse les gens, mais leur propre corps. On est dans l’auto-érotisation. L’individu transforme son corps, en fait un chantier, de rénovation ou de construction, et y travaille la peau, le muscle. L’apparence postmoderne se joue sur les phanères : les coupes de cheveux design, le vernis à ongles, les tatouages — on voit par les statistiques que les femmes se font tatouer et percer plus que jamais. » Et le noir, par effet de contraste, aide à faire ressortir la couleur du tatouage, du vernis, de la teinture rouge sang ou bleu marine.

Le bon, la brute et le truand

On sait d’instinct le noir associé au mal, au côté obscur de la force. D’abord couleur du diable, puis de tous les méchants sur grand écran. « Jusqu’en 1968, le code Hays sur le cinéma américain imposait que les spectateurs puissent discerner visuellement les bons des méchants. » Clint Eastwood aura marqué la transition en incarnant un héros impitoyable, un bon mi-mauvais, vêtu de peaux et de brun. Noir est aussi la couleur du sexe, simplement sulfureux ou carrément sale, la référence à la prostituée, à la bad girl. « De la lingerie noire ou blanche ne fait pas du tout le même effet, poursuit Mariette Julien. Et essayez d’imaginer une scène de sadomasochisme avec des accessoires pastel… » La teinte colporte l’idée du rebelle éternel, du délinquant, de la jeunesse.

Et elle est aussi depuis la nuit des temps couleur de la mort. Les crânes et squelettes sont déjà noirs dans l’iconographie romaine. Et le resteront. Si les vêtements du deuil de la même époque « sont plus sombres que noirs », indique Michel Pastoureau, quelque part entre le gris et le brun, la mort y prend déjà sa couleur symbolique.

Aujourd’hui, le noir est indubitablement la couleur chic, de mise en toute occasion. Celle de la démocratisation de la mode et d’une nouvelle ère sociale où hommes, femmes, riches, pauvres le portent, par opposition au blanc qui pullulait dans les garde-robes des riches, afin de bien montrer que ceux-ci ne travaillaient pas, ne se salissaient pas. Maintenant, « porter du noir, c’est se fondre dans la foule — c’est d’ailleurs la couleur des agents secrets et des espions… —, on cherche à attirer l’attention non pas sur le vêtement, mais sur la personne. Dans la mise en scène corporelle, ce sont les qualités humaines qui sont alors mises en avant », analyse la professeure.

Le noir est au goût du jour, et se trouve partout. Pourtant, dans les enquêtes sur la notion de couleur préférée faites en Europe et aux États-Unis, indique Michel Pastoureau, « le noir n’est ni la plus appréciée (bleu) ni la moins aimée (jaune) : pour la première fois de son histoire, il se situe au milieu de la gamme. Serait-il enfin devenu une couleur moyenne ? Une couleur neutre ? Une couleur comme les autres ? »