Se réinventer sans attendre l’apocalypse

Notre civilisation s’est érigée en valorisant l’accumulation : des vivres, des terres, des biens personnels, du savoir, jusqu’à faire de «richesse» et «progrès» des quasi-synonymes. Les questions écologiques actuelles, conséquences directes de nos appétits gargantuesques, vont-elles nous pousser à nous repenser autrement ? Discussion avec le professeur à HEC Montréal, sociologue de l’économie et spécialiste de la décroissance Yves-Marie Abraham, qui a aussi codirigé récemment «Creuser jusqu’où ? Extractivisme et limites à la croissance» (Écosociété, 2015).

Comme le suggère Lewis Dartnell en filigrane dans son livre, voyez-vous l’accumulation comme étant nécessaire au progrès ?

La question du progrès est toujours définie de l’intérieur d’une société. On le définit d’une certaine façon, d’autres humains le feraient tout autrement et réviseraient peut-être même le mot. Cette accumulation pour certaines sociétés serait une régression, une espèce de dérive. On en a encore des traces en Amérique : tous les Amérindiens, pour l’essentiel, ceux qui étaient des chasseurs-cueilleurs, ont d’abord refusé cette option, qu’on leur a ensuite imposée par la colonisation.

L’histoire officielle en parle peu, mais quand on lit Les veines ouvertes de l’Amérique latine, d’Eduardo Galeano (1971, maintenant chez Pocket), c’est l’histoire de cette imposition qu’on lit, et du refus de ce modèle. Un refus qui leur a coûté très cher, jusqu’à la disparition de leur société.

Pierre Clastres, dans La société contre l’État (1974, Minuit), disait que ces sociétés de chasseurs-collecteurs sont pensées contre l’accumulation et contre l’apparition d’un chef. Pour lui, les deux sont liés : on ne voit apparaître un « vrai » chef, au sens où nous on l’entend, qu’au moment où il y a un surplus. Et à partir de ce moment, une société ne travaille plus seulement pour satisfaire ses propres besoins, mais aussi ceux du chef. […]

L’accumulation est devenue aujourd’hui un énorme problème puisqu’on l’a poussée dans tous les domaines — y compris celui du savoir —, à un niveau tel qu’on en voit de plus en plus les inconvénients. On a ponctionné les ressources qui constituent notre maison, l’habitat terrestre, et le risque qui nous pend au nez, c’est que cette ponction soit allée trop loin et que les déchets produits soient si importants que notre monde pourrait devenir invivable, insoutenable. Et le risque majeur est celui d’un effondrement provoqué par cette accumulation.

 
Quels moments, historiquement, sont marquants dans notre rapport à l’accumulation ?
 

Le moment clé reste pour moi la révolution industrielle. Ce qui est neuf, alors, c’est le développement des machines à moteur. Ce sont des « machines à feu » développées avec l’extraction des énergies fossiles, devenues, donc, indispensables à notre monde ; ces énergies en stock limité qui produisent des déchets en train de transformer complètement notre atmosphère et notre climat. Dès le début du XIXe siècle, certains observateurs parlent d’un mauvais virage qui pourrait nous coûter fort cher en tant qu’humains. De plus en plus de gens maintenant reprennent ce discours.

L’autre problème, c’est le rythme. Bien souvent, on vit au pas de ces machines : il faut qu’on soit assez performants pour les suivre — d’abord les machines de l’ère industrielle, maintenant toutes nos machines électroniques, nos iPhone. Sur le plan écologique autant qu’ontologique, on se retrouve un peu au service de nos machines, quoi.

Mais il y a un débat dans notre milieu pour savoir si le virage décisif a eu lieu au néolithique, il y a quelque 10 000 ans, provoquant la convergence de l’accumulation, de l’émergence de l’autorité politique distincte, etc., ou lors de la révolution industrielle. Plusieurs croient que cette vision naît avec la révolution industrielle, d’autres que l’homme commence à devenir une force géologique majeure dès le néolithique.

 
Les opposants de la décroissance n’hésitent pas à gommer toutes les nuances possibles du discours, disant ne pas vouloir revenir « aux calèches et chandelles », par exemple. Pourquoi ?
 

Il n’y a pas que de la démagogie. Nos opposants aiment dire qu’on veut revenir au Moyen Âge. Non, il ne s’agit pas de refaire ce qui a été fait, et ça ne peut tout simplement pas se passer comme ça. Le discours sur la décroissance est tellement en contradiction avec ce qu’on nous a appris à valoriser et à aimer qu’il est difficile à entendre. C’est son principe même d’être en contradiction avec l’imaginaire dominant : ça ne peut que provoquer des frictions. On remet effectivement en question, fondamentalement, notre civilisation. Ce n’est pas rien.

L’autre difficulté, il faut le dire, c’est que c’est un discours, dans ses formes et fondements, qui prend des expressions pour l’instant un peu trop intellectuelles. Et on reste dans un contexte où l’urgence, pour un tas d’humains, c’est de trouver à s’habiller, à se loger, à manger. Comment leur parler de décroissance ?

Il est clair que, dans le discours « décroissanciste », il y a une critique de notre individualisme. On le voit comme la conséquence d’un certain modèle de société et on va soutenir qu’une autre forme d’organisation de la vie collective générerait d’autres types de comportements.

Comme le modèle « des biens communs », qui suit l’idée qu’on serait tout à fait capables, collectivement, de prendre en charge les ressources nécessaires à notre existence — logements, terres, outils — en sortant de la propriété privée ou étatique, de cette alternative politique dans laquelle on est depuis deux ou trois siècles, avec soit le socialisme ou le capitalisme libéral. L’histoire et l’anthropologie nous rappellent que les humains sont tout à fait capables de ça. Cette seule femme à avoir obtenu le prix Nobel d’économie, Elinor Ostrom, a travaillé à montrer qu’on peut procéder autrement et entretenir de manière durable, équitable et démocratique nos ressources, et de mettre en place les institutions pour ce faire.

 
Comment sortir de notre désir d’accumulation?
 

On est déjà engagés dans des formes de transition. Il y a toutes sortes de pratiques, aujourd’hui, qui vont dans un sens intéressant. Prenez Communauto. Ce n’est peut-être pas révolutionnaire, mais c’est un service qui repose sur cette fichue automobile tout en nous en déshabituant.

Ce qui est plus difficile ensuite, c’est de se projeter à l’échelle d’un pays. Et est-ce que là on n’est pas aussi victimes de notre imaginaire : est-ce qu’une société doit forcément être un État-nation ? Est-ce qu’il ne faut pas repartir, par exemple, sur une base municipale, et sur son environnement ? C’est souvent là qu’on nous coince en nous demandant : comment vous pensez la décroissance au Québec ? Est-ce que c’est la bonne échelle ? Alors que penser la décroissance à Montréal est peut-être plus parlant…

Et il faudrait penser aussi à l’accumulation du savoir, sujet qu’on n’ose pas trop toucher. Depuis les années 1970, certains chercheurs font une critique également du travail scientifique, y compris dans sa forme la plus fondamentale. Quels sont les impacts écologiques de la recherche ? Et la pertinence de continuer à accumuler un savoir que plus personne n’est capable de maîtriser, qui est au-delà de nos capacités cognitives ?

Maintenant, être un spécialiste, c’est être un spécialiste de presque rien. Si je veux être récompensé par mon institution, tout m’incite à devenir spécialiste d’une tête d’épingle ! On est dans le fantasme du big data. Nos savoirs, très spécialisés, ne sont d’à peu près aucune aide, à mon avis, aux humains qui nous entourent et aux problèmes écologiques, par exemple, qui sont des problèmes transversaux.

La réinvention de l’humain, de ses valeurs, du monde même vous semble donc nécessaire ?

Il est clair qu’il faut faire un pas de côté, et sortir d’une trajectoire, surtout. Mais, oui, j’aime cette idée de réinvention. J’ai été formé par le sociologue Andreu Sole, auteur de Créateurs de mondes (Rocher, 2001), qui disait que, finalement, la caractéristique principale de l’être humain est de créer des mondes, différents, multiples ; et que depuis qu’il y a des humains apparaissent de nombreux mondes, incomparables les uns par rapport aux autres ; et il n’y a aucune raison de penser qu’ils ne soient pas capables d’en inventer d’autres, différents, qui ne soient ni le prolongement de celui-ci ni la réplique d’un monde ancien. Il s’agit d’inventer quelque chose de neuf, et il n’y a aucune raison de penser qu’on n’en est pas capables.

1 commentaire

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  • Alain Massicotte - Inscrit 13 mars 2016 23 h 24

    se réinventer sans attendre......

    Je doute fort que l'ont puisse se réinventer le mode capitliste dans lequel nous vivons s'assure lui de se réinventer afin de maintenir le capital bien vivant Lire L'IMPASSE DE LA gLOBALISATION DE MICHEL fREITAG une histoire sociologique et philosophique du capitalisme . Alain m