Les laissés-pour-compte du projet de loi 70

Offert depuis une vingtaine d’années dans Rosemont, le programme de réinsertion à l’emploi Imprime-Emploi est un tremplin vers le marché du travail.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Offert depuis une vingtaine d’années dans Rosemont, le programme de réinsertion à l’emploi Imprime-Emploi est un tremplin vers le marché du travail.

Quand Vincent est arrivé au Tournant il y a près de quatre mois, il était à bout de souffle. Sans emploi et sans ressources, il avait quitté son Sept-Îles natal pour la grande ville, avec la conviction qu’il trouverait un travail une fois posé dans la métropole. « J’ai fait un arrêt de quelques semaines à Drummondville, mais là non plus je n’ai pas trouvé d’emploi, raconte le jeune homme de 22 ans, en se passant nerveusement la main dans les cheveux. J’ai donc décidé de continuer jusqu’à Montréal, des amis devaient me louer une chambre. Mais quand je suis arrivé, ils avaient trouvé quelqu’un d’autre. Je ne connaissais personne, je n’avais nulle part où aller. J’ai fini dans un refuge pour sans-abri. C’était ça ou la rue. » Ce n’est qu’au bout de quelques jours que Vincent a trouvé les coordonnées du Tournant.

Presque anonyme de l’extérieur, cette auberge du coeur située rue Wolfe, à quelques minutes à pied du centre-ville, tente d’offrir depuis plus de 40 ans un espace de répit pour les jeunes hommes en difficulté. « Ceux qui trouvent refuge ici n’ont généralement pas d’autre endroit où aller, explique calmement Isabelle Renaud, la coordonnatrice à l’intervention de cette maison de fortune. Ils sont sans revenu ou enchaînent les jobs précaires, ont souvent un lourd bagage familial, ont connu la violence, ont parfois eu des problèmes de dépendance… Ils ont besoin d’un lieu sécuritaire pour se reposer, pour réfléchir. Et c’est ce que le Tournant leur offre : une maison où ils peuvent se poser le temps de se fixer un but vers lequel ils pourront avancer. »

Le projet de loi « va tout bousculer »

Attablés dans la cuisine commune du centre d’hébergement, les intervenants de l’auberge expliquent comment le projet de loi 70 — la fameuse réforme proposée par le gouvernement libéral en novembre 2015 qui obligerait les prestataires de l’aide sociale à trouver un travail sous peine de réduire de moitié leurs maigres revenus (623 $ par mois) — pourrait complètement transformer les dynamiques des ressources d’aide. « Nos garçons ne sont pas prêts à aller sur le marché du travail, soutient avec fermeté Mme Renaud. C’est un processus qui prend du temps, qui nécessite des ressources. Ils veulent y aller, mais ça doit être fait au bon rythme. Sinon, il y a de bonnes chances que tout soit à recommencer dans six mois. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Offert depuis une vingtaine d’années dans Rosemont, le programme de réinsertion à l’emploi Imprime-Emploi est un tremplin vers le marché du travail.

« Le projet de loi 70 va tout bousculer, renchérit la députée de Québec solidaire Françoise David, qui est à l’initiative de cette visite matinale. Les gens sont inquiets, c’est normal. Avec cette réforme, le gouvernement s’attaque à ceux qui sont déjà les plus vulnérables dans notre société. »

Assis en face d’elle, Marc l’écoute avec attention. À 23 ans, ce sont des problèmes de consommation, puis une perte d’emploi, qui l’ont mené à la porte du Tournant. Le jeune homme y vit depuis maintenant deux mois et demi. Comme il en est à sa première demande d’aide sociale — procédures qui s’éternisent depuis son arrivée à l’auberge —, il serait un des premiers à être poussés vers le marché du travail si le projet de loi était adopté demain matin, sans aucun égard à son état psychologique ou physique.

« Vous savez le pire ? s’insurge Tristan Ouimet-Savard, coordonnateur au Regroupement des Auberges du coeur du Québec. Le ministre [du Travail], nous dit que, si un prestataire n’est finalement pas en mesure de travailler, ils développeront des ressources pour les aider. C’est déjà ce que nous faisons ! »

Une question de motivation

À quelques kilomètres au nord, au troisième étage d’un ancien bâtiment industriel, une quinzaine de jeunes s’activent. Le doux roulement des machines est ponctué de légers rires que l’on entend dès que l’on pénètre dans les vastes locaux d’Imprime-Emploi. Offert depuis une vingtaine d’années dans Rosemont, ce programme de réinsertion à l’emploi est un tremplin vers le marché du travail pour les jeunes adultes malmenés par la vie. C’est le genre de ressource qui se fait une joie d’accueillir les jeunes des auberges du coeur, lorsqu’ils sont prêts.

De manière générale, huit jeunes sur dix vont au bout du programme, et ce, malgré leur vie parfois « un peu chaotique ». « Vous voulez connaître notre secret ? demande le directeur général de l’organisme Michel Morin. C’est la motivation ! Ils choisissent d’être là, ils sont prêts à se prendre en main, à faire quelque chose pour eux-mêmes. » Or, avec le projet de loi 70, cet élément-clé pourrait bien être mis à mal, selon celui qui oeuvre dans le milieu depuis près de dix ans.

« Cet engagement personnel est primordial parce que nous offrons à ces jeunes un suivi personnalisé. Nous sommes la ressource de deuxième ligne, celle qui accueille les jeunes une fois qu’ils ont fait du ménage dans leur vie, dans leur tête. Si le gouvernement, avec sa réforme, en force à venir travailler chez nous, ce n’est pas juste leur réussite personnelle qui sera mise en péril. C’est l’ensemble du programme qui en subira les conséquences. »

6 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 7 mars 2016 06 h 50

    Il me semble ....

    que les députés et les ministres devraient consulter ceux qui s'occupent de ces centres qui aident les gens à s'en sortir plutôt que de faire des lois sans queue ni tête qui les éloignent de la réinsertion. C'est normal de vouloir que les jeunes travaillent et se prennent en main, mais quand ils ont subi toutes sortes de violences dans leur vie, c'est de se reprendre en main qui est primordial pour eux. Ensuite le reste vient.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 7 mars 2016 07 h 16

    Au moins, être certain de ne pas nuire à ceux qu'on dit vouloir aider...

    Je suis heureux que Le Devoir accorde de l'importance à ce qui se vit réellement et nous présente des témoignages et opinions étoffés et crédibles provenant de personnes et d'organismes aidant les plus démunis: leur raisonnement part du vécu, des leur comme de ceux des personnes qu'elles chercher à aider. Ces personnes aidantes savent ce que ces mesures engendreront et s'en désolent. Témoigneront-elles en commission parlementaire? Les entendrons-nous collectivement? Les écouterons-nous? Au moins, de puissants médias leur sont parfois encore accessibles. En haut lieu et un peu partout, l'on nous dit que l'État juste ne saurait être l'être sans d'abord créer la richesse et par la suite la distribuer. Je veux bien, mais de quelle richesse s'agit-il ? Et où cherche-t-il en premier à la créer et par la suite à la distribuer? Même l'OCDÉ et l'ONU écrivent que l'accroissement des disparités des revenus dans les pays riches est ce qui menace actuellement le plus la richesse économique des pays riches, classe moyenne comprise et ciblée! Les intervenants dont votre article parle nous disent la même chose, mais différemment: l'État accroît ainsi et pour longtemps des disparités économiques catastrophiques pour les personnes qui les vivent. Il se tire économiquement dans le pied, dans tous les pieds et en plus, il sape notre fierté collective ou peut-être, la voit-il fondamentalement ailleurs, autrement...

  • Nicole Delisle - Abonné 7 mars 2016 13 h 29

    L'inconscience du pouvoir!

    Quand on écrit des lois assis dans sa belle tour d'ivoire, et que l'on se fie à ses fonctionnaires qui n'ont pas mis les pieds sur le terrain depuis belle lurette, on se retrouve avec des incohérences de la sorte. Si les ressources en place font un travail
    remarquable avec le peu de moyens qu'elles ont, comment peut-on venir intervenir
    avec des lois et coupures qui vont faire en sorte que tout le travail effectué par ces
    organismes s'écroule comme un château de cartes. Cela prouve essentiellement que
    la communication entre les décideurs et les intervenants sur le terrain est largement
    déficiente, pour ne pas dire carrément absente. Il leur faudrait sortir de leurs grands
    bureaux et voir de leurs yeux ce qui se fait pour les gens en difficulté. Là, ils pourraient produire des lois efficientes et vraiment adaptées aux besoins réels des
    gens en difficulté ou démunis. Probablement, qu'ils comprendraient que ce ne sont pas des coupures mais des subventions qui seraient nécessaires. Mais pour cela, il faut des gens compétents, professionnels, efficaces et proactifs. Ce que nous n'avons
    malheureusement pas comme décideurs. Et c'est pourquoi on continue de s'acharner
    sur les plus démunis, en leur enlevant ce à quoi ils ont droit. On préfère transférer
    ces fonds vers les plus riches de notre société, tout en s'octroyant mille et un privilèges, bonis, primes de rendement, primes de départ ou de transition, etc.

  • Benoit Thibault - Abonné 7 mars 2016 19 h 15

    Il y a quelque chose d'étonnant

    ... dans tout cela c'est l'énergie déployé par le gourvenement à ne pas tenir de la science, de la science sociale, dans leur décision. On le sait très conservateur mais à ce point là !

    Comment expliquer cette improvisation (idem pour les centres de désintoxication)?

  • Daniel Bérubé - Abonné 8 mars 2016 01 h 08

    Il est essentiel...

    que les responsables et les travailleurs de ce centre aillent rencontrer leurs députés et ministres. Il est essentiel que les jeunes prenant part à des activités semblables soient reconnus comme "actif", et aient ainsi droit au plein montant mensuel. Pénaliser ceux qui ne veulent rien faire est discutable, et encore discussion serait de mise. Mais ceux participant à des activités visant à les réinsérer dans le collectif, dans le milieu du travail, qui reconnaissons-le, est plus que très exigeant aujourd'hui.

    Ce n'est pas tout le monde qui aujourd'hui peut s'adapter aux travail offert aujourd'hui, principalement dans le contexte des marchés. Aujourd'hui, pour être bon vendeur, c'est quelque peu être bon menteur... quand nous retrouvons un salaire de base minime, mais que le gros du salaire provient de pourcentage de vente... à un certains moment, celui qui veut bien finir sa semaine, doit "oublier" certains points faibles de l'appareil, ou lui reconnaître des qualités en réalité assez minces. Pour des personnes ayant un esprit honnête, certains types de travaux sont a éliminer de leurs possibilités.

    Devrons-nous encore longtemps laisser les marchés mener la barque de la vie sociale d'un peuple ?