De la ferme au supermarché - La difficile mise en marché de la nourriture biologique

Même si le marché des aliments biologiques est en pleine croissance, les producteurs québécois ne se bousculent pas pour obtenir leur certification. Si, au Québec, «les grandes chaînes sont activement à la recherche de produits biologiques», il faut savoir que ne devient point dans ce secteur producteur qui veut. Et encore, produire n'est que la première étape d'un long processus...

La nourriture biologique a le vent dans les voiles: la demande pour ce type de produits est tellement forte que les producteurs québécois ne suffisent plus à la combler. Il est vrai que la certification biologique coûte temps et argent, alors que la distribution de ces produits dans les supermarchés n'est pas du tout assurée.

«Ce n'est jamais facile de discuter avec les grandes chaînes, explique Josée Fiset, copropriétaire et directrice marketing de Gestion Première Moisson. Pour nous, c'est plus facile car notre marque est connue depuis des années.» Si les 13 boulangeries Première Moisson demeurent les principaux points de vente de ses produits, elle affirme néanmoins que la distribution dans une grande chaîne confère une certaine renommée. Ce qui facilite et stimule d'autant plus les ventes.

Avoir un produit exclusif est également un atout indéniable pour l'introduire sur les tablettes. «Les pains que nous produisons sont fabriqués à partir de farine naturelle qui est non traitée, non blanchie et sans agent de conservation, dit Josée Fiset. Notre produit est donc unique et nos clients savent que nous avons un souci de la qualité et de la santé.»

Du volume ou rien !

Mais n'entre pas qui veut dans l'univers des grandes surfaces de distribution. Au Québec, trois groupes se partagent environ 80 % du marché: Loblaws (Loblaws, Provigo, Maxi), Sobeys (IGA, Marché Bonichoix, Marchés Tradition) et Métro (Métro, Super C, Loeb, Marché Richelieu). Pour qu'un fermier puisse vendre ses produits dans ces chaînes, il doit en fournir un important volume. Une chose difficile pour le modèle de fermes familiales que nous connaissons dans notre province.

«Il y a certains propriétaires de magasins qui ont vraiment la vocation des produits régionaux et qui réservent un certain pourcentage de leurs tablettes à des produits locaux, dit pourtant l'agronome et agente de développement agroalimentaire des ProduitsdelaFerme.com, Line Boulet. Dans notre région, il y a même un regroupement de maraîchers biologiques qui ont uni leurs forces pour être en mesure de fournir les énormes quantités que demandent les grosses chaînes.»

Mise sur pied il y a cinq ans, l'initiative régionale des ProduitsdelaFerme.com veut pour sa part trouver des débouchés pour les récoltes des fermiers locaux. Amener les consommateurs à s'approvisionner directement dans les fermes est une de ses préoccupations: «Les gens ignorent souvent que les fermes sont des petits Club Price où l'on retrouve beaucoup de produits à très bon prix. On peut même acheter à la caisse si l'on veut et faire des réserves pour l'hiver!», explique Line Boulet.

L'organisme Équiterre est également l'un des pionniers dans le domaine de la distribution de denrées biologiques. Inauguré en 1995, son programme d'Agriculture soutenue par la communauté (ASC) regroupe aujourd'hui plus de 60 fermes qui vendent directement — et à l'avance — le fruit de leur récolte à des citadins. Une façon originale de tisser des liens entre les habitants des villes et les producteurs.

La connaissance est la clé

«Les grandes chaînes sont activement à la recherche de produits biologiques», affirme pour sa part la présidente de Bioetik, Josée Gagné. La multiplication des étalages offrant ce genre de produits témoigne d'ailleurs de leur popularité grandissante. Selon elle, ce sont les connaissances des entreprises de transformation d'aliments et des producteurs biologiques qui font défaut. «Il faut être en mesure de comprendre comment ces entreprises fonctionnent pour pouvoir se retrouver sur leurs tablettes. Il faut connaître les modes de distribution, payer les frais de "listing", apposer un code à barres sur ses produits pour être capable de les retracer facilement», explique-t-elle.

Fondée en 2002, son entreprise de transformation d'aliments certifiés biologiques est en pleine croissance grâce à un produit innovateur: l'équibarre, une barre énergétique certifiée biologique. Forte de son expérience antérieure dans le domaine de la distribution, Josée Gagné a réussi à implanter ce produit dans toutes les pharmacies Jean-Coutu en moins d'une heure et dans les supermarchés Métro en 30 minutes.

Le succès de ce produit est encourageant: «On a longtemps cru que la nourriture biologique était dégueulasse, mais il suffit de faire goûter nos produits aux gens pour qu'ils s'aperçoivent que ce n'est plus vrai.» Selon elle, il y a encore un grand travail d'éducation à faire pour que les gens prennent conscience des implications d'une saine alimentation.

Un marché à développer

Même si le marché des aliments biologiques est en pleine croissance, les producteurs québécois ne se bousculent pas pour obtenir leur certification. Au Québec, depuis l'adoption de la Loi sur les appellations réservées en 1996, tout produit agroalimentaire biologique qui est commercialisé doit être certifié par un organisme agréé auprès du Conseil des appellations agroalimentaires du Québec (CAAQ). De plus, son étiquette doit indiquer clairement le nom du certificateur.

Le site Internet du CAAQ indique que seulement six organismes sont habilités à donner ce genre de certification sur des produits issus du Québec. Pour les importations d'aliments biologiques en provenance de l'extérieur de la province, près d'une cinquantaine d'organisations peuvent y apposer leur sceau de conformité.

Pour obtenir le droit d'inscrire sur l'emballage les mots «bio», «éco» ou autre référence au terme «biologique», les producteurs doivent se soumettre à des directives très strictes. Il leur est notamment interdit d'utiliser des pesticides, fertilisants, semences génétiquement modifiées ou autres intrants chimiques proscrits. Les consommateurs peuvent donc être assurés que les aliments étiquetés «biologiques» dans leur panier d'épicerie ont réellement été produits dans des conditions

favorables.

«Notre système de vérification et d'inspection des aliments est probablement le meilleur au monde, croit Line Boulet. Les gens n'ont vraiment pas à être inquiets à propos de la nourriture.» Pourtant, d'autres affirment que les mesures ne vont pas assez loin: «Il faudrait augmenter le nombre de personnes assignées à la vérification des produits, lance Josée Fiset. Chez Première Moisson, nous avons engagé un laboratoire externe qui nous inspecte fréquemment afin de s'assurer que tous nos produits respectent notre engagement de qualité envers nos clients. On s'auto-inspecte, en fait!»

Obtenir la certification biologique est d'ailleurs difficile. «Et c'est parfait comme cela!, se réjouit Josée Fiset. Ainsi, on est sûr que la notion biologique est appliquée pour vrai et que les aliments sont produits dans le respect d'une certaine philosophie.»

L'avenir est au bio !

Depuis quelques années, on assiste à la montée de la nourriture biologique dans nos modes de vie. Pourtant, les producteurs sont encore réticents à suivre le mouvement. Pourquoi? «Il serait plus que temps que le gouvernement s'implique, pas pour donner des subventions, mais pour améliorer les connaissances dans le domaine. Dans la transformation agroalimentaire, par exemple, nous avons besoin de plus de support technique et d'expertise», affirme Line Boulet.

Elle constate également que peu d'entreprises se lancent directement dans la culture biologique. Ce sont plutôt les producteurs déjà existants qui se tournent vers ce mode de culture. «Ils se lancent là-dedans parce que c'est un défi, mais la plupart respectent déjà la philosophie de ce genre de production.»

D'autres ne souhaitent tout simplement pas mettre les efforts nécessaires dans l'unique but de pouvoir apposer le sceau «biologique» sur leurs produits.

Cependant, les habitudes des consommateurs pourraient bientôt changer cette mentalité. «Il y a encore quelques années, les gens en parlaient mais n'agissaient pas. Aujourd'hui, la tendance est renversée et les gens en achètent de plus en plus. C'est clair que l'avenir est au bio, mais l'industrie va avoir besoin de s'adapter», conclut Josée Fiset.