L’union fait la force féministe

Le féminisme ne cesse d’évoluer et de se renouveler, selon l’ancienne présidente de la Fédération des Femmes du Québec, Alexa Conradi.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Le féminisme ne cesse d’évoluer et de se renouveler, selon l’ancienne présidente de la Fédération des Femmes du Québec, Alexa Conradi.

De Montréal à Cologne en passant par la Tunisie, Alexa Conradi consacre son temps et son énergie à défendre les droits des femmes d’ici et d’ailleurs. À la veille de la Journée internationale des femmes, elle dénonce le manque de vision en matière d’égalité du gouvernement Couillard.

« Une ministre de la Condition féminine qui ne se considère pas comme féministe ? Ce n’est pas un comble, c’est surtout désolant », confie l’ancienne présidente de la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) Alexa Conradi jointe par Le Devoir.

Installée depuis quelques mois à Stuttgart, en Allemagne, elle n’a pu s’empêcher de suivre attentivement, et non sans une petite pointe d’exaspération, le débat sur le féminisme qui enflamme le Québec depuis quelques jours.

La semaine dernière, la ministre libérale de la Condition féminine, Lise Thériault, confiait à La Presse canadienne être « beaucoup plus égalitaire que féministe ». Une position que sa prédécesseure, la ministre de la Justice Stéphanie Vallée, n’a pas hésité à appuyer.

En lançant « Tu veux prendre ta place ? […] Let’s go, vas-y ! », Mme Thériault laisse entendre que les femmes peuvent s’organiser individuellement pour réussir professionnellement. Pourtant, c’est faire fi de tous les obstacles que ces dernières rencontrent au quotidien, d’après l’ancienne présidente de la FFQ. Loin d’être surprise, elle s’est dite plutôt « choquée » par une telle prise de position. « Ça reflète un manque flagrant de solidarité envers l’ensemble des femmes du Québec. C’est irresponsable. »

C’est toutefois sur l’ensemble du Conseil des ministres que cette féministe affirmée rejette la faute. Elle estime que la politique d’austérité adoptée par le gouvernement Couillard touche de plein fouet les femmes et démontre un manque de vision considérable sur l’égalité. « L’austérité remet en question trente années de progression des femmes dans la sphère professionnelle. On fragilise le système de services de garde par exemple, alors qu’il a permis aux femmes d’accéder au marché du travail », explique-t-elle.

Dans un gouvernement qui « vise à privatiser les services publics et à responsabiliser les individus dans leur bien-être économique », rien d’étonnant à ce que les ministres Thériault et Vallée appliquent cette philosophie en parlant de féminisme, selon Mme Conradi.

Une lutte du passé ancrée dans le présent

À l’instar de nombreuses femmes ayant réussi à percer le plafond de verre, elles tendent à oublier que leur réussite ne vient pas uniquement de leur force de travail individuelle. « Elles sont là parce qu’il y a eu un mouvement féministe fort au Québec depuis des dizaines d’années, un mouvement qui a contribué à leur ouvrir une voie. On a besoin de femmes qui réussissent à accéder à des postes de responsabilités, mais on a surtout besoin que ces femmes se soucient de celles restées en arrière, qui vivent encore de fortes injustices. »

Si le ton de sa voix laisse imaginer une personne calme, à l’intérieur la colère monte, et Alexa Conradi s’inquiète. « Je me demande surtout ce que Mme Thériault va faire de son mandat ? Est-ce qu’elle va vraiment jouer ce rôle de chien de garde de l’égalité entre hommes et femmes ? »

À la veille de la Journée internationale des femmes, l’ancienne présidente de la FFQ se désole de constater que certains stéréotypes sur les féministes persistent encore au Québec et qu’ils peuvent même être renforcés par des représentants politiques.

« [Lise Thériault] nous renvoie l’image du féminisme construite par les journalistes il y a plus de 30 ans. Dire que les féministes vouent une haine aux hommes, c’est ne rien comprendre. On critique surtout un système de pouvoir qui accorde des privilèges bien souvent aux hommes et des injustices aux femmes », explique-t-elle.

« Il y a une vingtaine d’années, c’est vrai qu’il y avait une tendance à se dissocier de l’imposition de la féminité, en considérant que les femmes féminines participaient au système de stéréotypes en place, reconnaît-elle. Mais avec le temps, on a su créer un espace pour laisser à toutes la possibilité d’être une femme de façons multiples. »

Bien plus qu’une lutte du passé, le féminisme ne cesse d’évoluer et de se renouveler, alimenté par l’adhésion grandissante de jeunes femmes, de femmes immigrantes, et de femmes des régions, selon Mme Conradi.

« C’est une belle période pour être féministe au Québec. Des collectifs de femmes autochtones, racisées ou musulmanes poussent le mouvement à laisser tomber une approche trop eurocentrée et blanche. Le mouvement se diversifie à vue d’oeil et il cherche à créer une place véritablement égale à chacune », ajoute-t-elle fièrement.

En l’espace de quelques mois, Alexa Conradi a pu constater que d’un continent à l’autre, les luttes féministes se rejoignent et les problèmes se ressemblent. Les violences faites aux femmes se retrouvent souvent au coeur du sujet.

En Allemagne, les agressions commises sur de nombreuses femmes pendant la nuit du 31 décembre dernier à Cologne en témoignent. Mme Conradi regrette que la société allemande n’ait pas adopté un angle plus féministe pour analyser le problème.

Au lieu de remettre en question les lois punissant les violences faites aux femmes, le débat public s’est concentré sur la question des réfugiés et de leur intégration. « La loi allemande contre le harcèlement est limitée et ne criminalise que les pires gestes. Cela aurait été l’occasion de revoir la loi, ce qui est une des plus grosses revendications des femmes ici. »

Elle s’est également offusquée lorsque la mairesse de Cologne, Henriette Reker, a conseillé aux femmes de se tenir à bonne distance des inconnus pour se protéger d’une éventuelle agression. « Pourquoi donner un code de conduite aux femmes ? Ce n’est pas à elles de se protéger des potentiels agresseurs. C’est aux hommes de comprendre que ce n’est pas normal d’agresser une femme », lance-t-elle agacée.

Défendre les femmes

Entre deux cours d’allemand, Alexa Conradi s’intègre progressivement à son nouveau pays d’accueil, prenant part dès qu’elle en a l’occasion à des manifestations pour continuer de défendre les droits des femmes de ce côté de l’océan Atlantique.

Depuis quelques mois, elle endosse également le rôle de consultante pour une ONG canadienne soutenant la transition démocratique en Tunisie à travers la dimension de l’égalité entre hommes et femmes.

« J’apprends énormément de ces rencontres. Je fais travailler les gens sur les problèmes qu’ils ont sur le terrain, les obstacles à surmonter pour construire une société civile plus forte et améliorer les droits des femmes à l’égalité », raconte-t-elle enjouée à l’idée de partir pour la quatrième fois en Tunisie cette semaine.

Alexa Conradi en cinq dates

1994-1995 Marcheuse et co-coordonnatrice de la marche Du pain et des roses en Estrie.

1999-2002 Coordonnatrice de la Marche mondiale des femmes au Québec et responsable des dossiers politiques de la FFQ.

2006 Maîtrise en études des médias avec un mémoire portant sur la Commission royale sur les peuples autochtones.

2011-2013 Instigatrice des États généraux de l’action et de l’analyse féministes.

2009-2015 Présidente de la FFQ.

 
9 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 7 mars 2016 08 h 25

    Blablabla...

    Moi, les propos qui m'ont furieusement plus ce sont ceux de Sophie Durocher hier à tout le monde en parle. Quel exemple pour la Femme et quelle Femme Intelligente, Brillantissime et Belle. L'autre à ses côtés, manifestement frustrée même si c'est "mysogine" de l'admettre était carrément jalouse. Je la suppliais de cesser d'en ajouter toute seule dans mon salon.

    Moi aussi je suis solidaire à Lise Thériault. Depuis que je connais l'existence du mouvement "He for She" (hier), j'en suis une fervante militante.

    Bravo Madame Thériault, vous êtes pas mal plus à votre place à la condition féminine qu'à la justice!!!

    • Richard Ferland - Abonné 7 mars 2016 11 h 43

      Madame Germain a eu un discours très intéressant. Ses positions étaient judicieuses. De quoi on parle concenant la jalousie!

    • Diane Guilbault - Inscrite 7 mars 2016 11 h 43

      «Bravo Madame Thériault, vous êtes pas mal plus à votre place à la condition féminine qu'à la justice!!!»
      Mme Thériault n'a jamais été ministre de la Justice, mais ministre de la Sécurité publique...

  • Sylvain Rivest - Abonné 7 mars 2016 09 h 25

    incompatibilité

    Le néolibéralisme, que présente la ministre Vallée et Thériault, est incompatible avec le féministe. Donc, il ne faut pas se surprendre de leur réponse. Même couillard le confirme. Pour eux, le féminisme, c'est la gauche, c'est le PQ, QS, les syndicats. Le féminisme s'attaque à la main d'œuvre bon marché. Le féminisme ça coûte cher aux avares car ça exige l'équité.

    Sérieux, ne perdez pas votre temps avec ces deux femmes de services au parti libéral.
    Le PLQ n'est plus un parti pour le peuple et encore moins pour les femmes, à part, bien sûr, les "Yvette". Le PLQ c'est le parti des exploiteurs tout azimute.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 7 mars 2016 09 h 43

    Le féminisme de Conradi

    Le féminisme musulan?

    Je viens de lire cet article dans France Culture qui rapporte les propos de Chahla Chafiq à propos du féminisme musulman suite à la polémique qu'a créé, bien malgré lui, Kamel Daoud concernant les événements de Cologne (et plusieurs autres villes): «Pour la sociologue d’origine iranienne Chahla Chafiq, le féminisme musulman est – je cite « un label érigé dans des laboratoires d’études occidentaux par des Iraniennes intellectuelles exilées, coupées du terrain de leur pays d’origine et confrontées à la double et douloureuse expérience du déclassement et de la difficile intégration dans des pays aux valeurs modernes ». Selon elle, « l’opération ne serait que le faux nez d’un islamisme à visage européen », et comme l’affirme Abnousse Shalmani, l’intempestive auteure de Khomeini, Sade et moi, un mouvement « prétendument moderne parce que pseudo-féministe, un salafisme en costume-cravate imposé par Tariq Ramadan et les Frères musulmans ». Elle met en garde contre le risque de récupération du féminisme à des fins politiques et estime que « lorsqu’on parle de féminisme musulman ou islamique, on essentialise le fait d’être musulman avant tout ». Le débat est ouvert, il serait temps d’y prêter attention.»

    Le féminisme religieux quel qu'il soit, défend avant tout sa religion et non pas les droits des femmes. Ça fait des années que Mme Conradi, la majorité des membres de la FFQ et une certaine gauche inclusive désire nous imposer cette vision d'un féminisme et qu'ils pratiquent un certain relativisme culturel. Si au moins elle parlait de femmes arabes ou maghrébines plutôt que de femmes musulmanes! Et ainsi, elle défend une partie seulement des femmes musulmanes, celles qui adhèrent à une vision intégriste de l'islam.

  • Colette Pagé - Inscrite 7 mars 2016 10 h 01

    Honte aux Ministres Thériault et Vallée.

    Disons que pour la Ministre Thériault ce n'était pas une surprise. Son inculture et son incapacité à maîtriser la langue française en a fait la Ministre qui avec la Ministre Weil est devenu celle qui a l'habitude des déclarations inappropriées et du rétropédalage.

    En revanche, on se serait attendu à davantage de circonspection de la part de la Ministre de la Justice qui a une formation en droit mais qui a démontré une ignorance surprenante de ces luttes passées menées par des femmes courageuses.

    Et si la Ministre avait eu davantage la fibre féministe elle ne serait pas tombé dans le panneau du mariage religieux qui n'est souvent qu'un stratagème utilisé par des hommes pingres ou cupides pour priver la femme du partage du patrimoine familial.

    Et pour joindre l'insulte à l'injure aucun membre du cabinet Couillard n'ont considéré nécessaire de prendre la parole devant plus de 1 000 femmes réunies à ce Sommet des Femmes. Il est à esprèrer que ces femmes leurs conjoints et les membres de leur famille de de leur proches se souviendront de ce camouflet lors du prochain scrutin. Tout cela pour dire avec l'auteur de cet ouvrage que les Libéraux n'aiment pas les femmes !

  • Louise Melançon - Abonnée 7 mars 2016 10 h 55

    Mise au point

    Ils n'aiment pas les femmes indépendantes d' esprit, à l' esprit critique, et qui confrontent les pouvoirs dominants. Ils aiment les femmes qui ne font que refléter leur vision, qui jouent de leur féminité pour être acceptées... Uen raison pour ne pas trop défendre une parité sans travailler au changement d'attitude que suppose un féminisme plus profond que celui qui ne cherche que l'égalité de droits.