Café équitable - L'or brun : un enjeu important

Un organisme, la FairTrade Labelling Organisation International, avec sa section canadienne, la TransFair Canada, s'est autoproclamé le garant de la mise en marché du café dit «équitable». Un statut que contestent les distributeurs d'ici. Ce qui est en jeu? L'avenir de la boisson la plus bue au Canada, soit 640 tasses par personne en moyenne annuelle, que l'on soit petit ou grand!

Autour du globe, plus de 25 millions de travailleurs autonomes vivent de la culture du café. Toutefois, la majorité d'entre eux ne gagne en moyenne que 1000 $ par année. Pas étonnant que plusieurs voient dans le «café équitable» une occasion de rétablir les choses. Pourtant, il existe une discorde importante entre les partisans de ce modèle.

C'est que le marché du café est énorme et quatre grandes compagnies se partagent, à elles seules, 80 % des ventes mondiales de ce produit (Nestlé, Philip Morris, Sara Lee et Procter & Gamble). Chaque année, ce commerce international représente des échanges totalisant plus de 12 milliards $. Une véritable mine d'or. Le café constitue le deuxième produit en importance dans le monde, derrière le pétrole. Son cours est même transigé à la Bourse de New York et de Londres.

Mais les riches profits réalisés grâce à lui ne sont pas équitablement répartis. Les producteurs travaillent souvent dans des conditions difficiles et vivent dans une pauvreté extrême.

C'est la rupture de l'Accord international du café, en 1989, qui a entraîné la chute des prix et propulsé les petits producteurs dans une véritable crise économique. Plusieurs organismes se sont alors tournés vers un concept marginal issu des années 1970 en offrant aux petits producteurs de nouvelles perspectives d'association et en leur permettant d'obtenir des prix justes et équitables pour leurs produits. Ainsi est née la notion de «café équitable».

Une goutte de trop

Mais comment savoir que le café que l'on achète est réellement «équitable»? Peut-on être sûr que les dollars supplémentaires investis pour l'achat de cette denrée iront réellement au lointain producteur? Un regroupement international de certification et de surveillance, garantissant l'intégrité des transactions liées au commerce équitable, a ainsi vu le jour. La FairTrade Labelling Organisation International (FLO) permet de s'assurer que plusieurs produits (tels que le café, le thé, le sucre et le cacao) sont équitablement produits, distribués et vendus.

La branche canadienne de cet organisme, TransFair Canada (TFC), délivre ainsi des licences à des distributeurs pour vendre du café équitable. Son logo peut alors être apposé sur les produits vendus et signifie aux consommateurs que certaines normes très strictes ont été respectées. C'est d'ailleurs grâce à la vente de ces licences que l'organisme engrange la majeure partie de ses revenus.

Et c'est précisément là que la discorde s'installe. «Ce sont des gens qui se sont autoproclamés rois du café équitable, explique Carlo Granito, président de Café Terra depuis plus de 26 ans. Ils font croire à tort que si leur logo n'apparaît pas sur le produit, ce n'est pas du café équitable.» Pour sa part, il ne travaille pas avec ce regroupement international et connaît néanmoins beaucoup de succès avec ses cafés importés directement de plus de 50 pays à travers le monde. Une telle entreprise est cependant difficile à mettre en place: «Le café équitable, ça ne peut pas marcher à gros volume, dit-il. Nous, on travaille directement avec les fermiers pour avoir la meilleure qualité de café possible. Mais mettre en place un tel réseau prend du temps et coûte cher.»

Le juste prix

Pour vendre du café de cette nature, il faut toutefois le transiger à un prix plus élevé, soit pratiquement le double du prix du café traditionnel. «Ce que j'ai finalement réalisé, c'est que le gros du problème réside dans la conscientisation du consommateur, explique Carlo Granito. Les gens ne sont pas au courant des répercussions de leurs gestes et la majorité achète ce qui est le moins cher. Si tu achètes du café à 3,99 $ le kilo, oui tu sauves de l'argent, mais qui paye la note au bout? Les petits producteurs sont forcés de vendre la livre de café entre 25 ¢ et 30 ¢ alors que, pour arriver, ils devraient la vendre environ 70 ¢.»

Pour Jeanine Normandin, de la Maison des cafés européens, la conclusion est la même. La coopérative que son mari a fondée ne vend pas de café marqué du logo de TransFair. «Le commerce équitable est devenu un immense marché, dit-elle. J'ai peur qu'à long terme les petits producteurs y perdent énormément.»

Même si elle affirme que le fait de ne pas être catalogué «équitable» ne nuit pas à ses ventes, elle croit qu'il y a encore beaucoup d'éducation à faire auprès des consommateurs: «Les gens ne cherchent pas à s'informer, ils consomment sans se poser de questions.» Le pouvoir d'achat de ces derniers est pourtant énorme et, utilisé à bon escient, il pourrait complètement transformer l'industrie du café.

Un avenir prometteur

Au Canada, il se boit environ 15 milliards de tasses de café par année, soit une moyenne de 640 tasses par personne. Après l'eau, c'est la boisson la plus populaire au pays. Le marché est donc énorme. En 1996, nous en avons importé 115,7 millions de kilos. Le café équitable peut ainsi revendiquer une place de choix dans cet immense commerce.

En trois ans, les ventes de café équitable au Canada réalisées par TFC sont passées de 47 411 lb (1998) à 600 000 llb (2001). Presque 13 fois plus! Ce qui permet d'assurer des revenus plus élevés aux quelque 300 coopératives (soit plus de 550 000 fermiers et leurs familles) reliées à cet organisme.

Ce qui irrite Carlo Granito, c'est le fait que tout son travail ne puisse compter aussi dans la balance. «À long terme, le café équitable va prendre de l'ampleur. Pour nous, ça va quand même bien, mais nous profitons d'une niche de gens qui sont conscientisés, ce qui n'est pas encore le cas de la masse. La situation doit changer, mais cela doit se faire au niveau du consommateur.»

S'il oeuvre depuis plusieurs années à se bâtir un solide réseau de fournisseurs, c'est qu'il croit à l'entraide directe. «Nous sommes les seuls à importer du café cubain, et nous aidons nos gens là-bas du mieux que nous pouvons à améliorer le sort de leur communauté», dit-il. C'est d'ailleurs en Amérique du Sud que la notion de «café équitable» peut le plus aider les producteurs: plus de 80 % du café mondial est produit au sud des États-Unis. Et la production brésilienne est la plus importante à l'échelle planétaire.

«On réussit à prendre tranquillement notre place, conclut Jeanine Normandin. Mais il y en a encore beaucoup pour du café de qualité. La porte est grande ouverte pour des petits commerçants qui ont de bonnes valeurs.»