Dur, dur d’être féministe

Maïtée Labrecque-Saganash et Claudette Carbonneau, deux générations de femmes qui parlent le même langage.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Maïtée Labrecque-Saganash et Claudette Carbonneau, deux générations de femmes qui parlent le même langage.

Claudette Carbonneau et Maïtée Labrecque-Saganash n’ont eu aucune hésitation quand elles ont déclaré qu’il était plus difficile d’être féministe aujourd’hui que ça ne l’était il y a 30 ou 40 ans. Leur observation était presque prémonitoire : deux jours plus tard, la ministre Lise Thériault refusait de s’identifier comme une féministe, dans le cadre d’une entrevue à propos de ses nouvelles fonctions comme responsable de la Condition féminine.

« C’est perçu comme quelque chose de péjoratif », déclare la militante féministe et autochtone Maïtée Labrecque-Saganash, quand Le Devoir la rencontre dans un café de la rue Amherst, ironiquement. À ses côtés, la présidente des Organisations unies pour l’indépendance, Claudette Carbonneau, approuve son commentaire.

« Je trouve qu’elles ont un courage absolument extraordinaire, les jeunes femmes qui acceptent encore de se définir comme féministes, déclare cette dernière. Ce courant-là mérite d’être réexpliqué, dans ses vraies valeurs, ses vrais objectifs. Ce n’est pas une bataille contre les hommes. C’est une quête d’égalité entre tous les humains. Je pense que le mot était moins stigmatisé [il y a 30 ou 40 ans] qu’il ne l’est maintenant. »

Maïtée Labrecque-Saganash acquiesce. « Maintenant, la lutte est beaucoup plus subtile, avance-t-elle. Le sexisme est très institutionnalisé de nos jours. C’est moins flagrant, c’est très "ordinaire". Donc, on reçoit des commentaires du genre : “ça va là, on n’est pas en 1950 !”»

Des déclarations qui ont fait réagir

Les deux femmes — la première a 69 ans et la deuxième a 20 ans — sont réunies pour discuter de souveraineté et de féminisme, à l’approche de la Journée internationale des femmes, le 8 mars. Sans le savoir, elles abordent des questions qui marqueront l’actualité dans les jours suivant leur entrevue.

Le dimanche 28 février, la ministre Thériault a déclenché de vives réactions en déclarant à La Presse canadienne qu’elle se considérait comme « beaucoup plus égalitaire que féministe ». Le lendemain, celle qui l’a précédée à titre de ministre responsable de la Condition féminine, Stéphanie Vallée, lui a emboîté le pas. « Je ne suis pas de cette génération-là. Honnêtement, j’ai toujours fait mes batailles pour l’égalité », a-t-elle dit dans une mêlée de presse. Encore jeudi, la ministre Vallée a évité de répondre directement quand Radio-Canada lui a demandé si elle était féministe. La veille, la ministre Thériault a déclaré dans une lettre ouverte qu’elle était féministe à sa manière. Selon elle, « le féminisme est parfois présenté comme un combat mené par les femmes contre les hommes », et c’est à cette vision qu’elle n’adhère pas.

Après les révélations des ministres, d’autres femmes ont refusé « l’étiquette » féministe, tandis que des internautes des deux sexes ont encouragé les ministres à s’intéresser à la définition du terme et à ceux et celles qui ont marqué les luttes féministes au cours des ans.

Une vision partielle ?

« Aujourd’hui, on donne une vision étriquée du féminisme, on perd de vue l’objectif d’égalité entre les hommes et les femmes, et on voudrait faire des féministes des grincheuses qui vont écraser les hommes et nier leur place, croit Claudette Carbonneau. Il faut remettre les pendules à l’heure. C’est clair que c’est toujours plus facile d’expliquer les choses grosses comme la bâtisse… »

La syndicaliste prend l’exemple de l’un des plus grands dossiers de sa carrière pour l’illustrer. « C’était bien plus facile de dénoncer une situation où les femmes travaillant comme préposées aux bénéficiaires gagnaient deux dollars de moins par semaine que les hommes préposés aux bénéficiaires. Ça, c’était évident », souligne-t-elle.

Mais approfondir le concept ? Évoquer la notion de travail équivalent, qui stipule que les emplois « féminins » doivent recevoir une rémunération égale aux emplois « masculins » de même valeur dans l’entreprise ? « C’est un tout autre débat, lâche Mme Carbonneau. Plus on touche à des choses subtiles, sournoises, plus c’est difficile. »

D’une génération à l’autre

Aussi Maïtée Labrecque-Saganash croit-elle que « sa génération » n’est pas toujours enthousiasmée par les débats sur le féminisme. « Pour moi, le féminisme, c’est synonyme d’humanisme. Ce qu’on veut, c’est l’égalité. C’est nécessaire », avance-t-elle, comme pour justifier son intérêt pour la question.

« J’ai l’impression [qu’avant], ce genre de mouvement était beaucoup plus partagé. Il y avait une effervescence autour de certaines causes. Nous, on doit se frayer un chemin à travers les critiques. On se fait démolir partout, sur certains aspects », observe-t-elle.

Claudette Carbonneau évoque un « phénomène d’époque », un désir de profiter du tremplin de la Révolution tranquille pour s’affranchir : comme femme, comme souverainiste ou comme une combinaison des deux, dans son cas. Aujourd’hui, les avancées des femmes ne doivent surtout pas empêcher les Québécoises de se tenir « deboutte », à son avis.

Maintenir la pression

« Le sexisme, la violence, l’utilisation du corps des femmes : ce sont des exemples très contemporains, illustre la syndicaliste. Il y a un effet halo un peu. Oui, il y a eu de grands gains. Tout n’est pas gagné, mais il faut maintenir la pression. »

Maïtée Labrecque-Saganash, née d’une mère féministe et d’un père cri, tente une comparaison. « Plusieurs Québécois n’ont jamais vu d’autochtones s’affirmer ou parler leur langage. Je pense que ça en bouscule certains, de voir que des autochtones se sont dotés d’une éducation, qu’ils sont capables d’argumenter », commence celle qui rêve de négocier des traités pour la nation crie, à laquelle elle appartient. « C’est un peu la même chose avec les femmes. Des femmes qui ont de bons argumentaires, qui sont bruyantes, je pense que ça surprend. Que ça brusque, même. »

Et peut-être encore davantage aujourd’hui qu’il y a 40 ans.

2 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 5 mars 2016 06 h 26

    " Femmes Autochtones "




    Continuez de "brusquer", avec vos vos perceptions holistiques et visionnaires !

  • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 5 mars 2016 19 h 16

    Effort Honnête Récupéré par le Cynisme Économique

    On ne peut qu'admirer des gens qui ont des prises de conscience, qui réfléchissent, et qui débattent avec intelligence et conviction. J'inviterais seulement à ne pas tomber dans l'angélisme pur, et de tenir compte de certains points: plusieurs luttes sont en cours, mais seulement une poignée d'entre elles ont du "temps d'antenne" et peuvent donc passer dans la sphère publique. Je pose la question; pourquoi celle-ci, et pourquoi maintenant. À l'époque, les femmes n'étaient pas aussi éduquées. L'écrasante majorité étaient femmes au foyer. Celles qui intégraient timidement le marché du travail adoptaient généralement des tâches ménagères analogues à celles accomplies chez elles, et donc plus faiblement rémunérées. Leur intégration au marché du travail à un moment précis concordait avec les ambitions du patronat; en intégrant une masse de travailleurs(euses) hétérogène ayant de plus faibles revendications salariales, ils ont entamé une diminution assez nette de l'ensemble de la masse salariale établie. C'est semblable aux flux migratoires qui permettent de faire stagner et parfois reculer les salaires des classes les moins nanties. De plus, si on observe les pays où le féminisme a réellement pris racine, on peut noter une diminution prononcée de la démographie; l'Allemagne, pays phare des mouvements de connotation féministe, vient de voir son taux de fécondité tomber sous la barre de 0.7 - soit un des plus faibles au monde - et ce malgré les très riches subventions familiales versées par le gouvernement de Mme Merkel. Afin de palier au vieillissement de sa population de souche, on fait venir des réfugiés par centaines de milliers, ce qui apporte sans doute davantage d'eau au moulin pour leur machine de micro-emplois, dont plusieurs en occupent jusqu'à trois afin d'arrondir les fins de mois. Je parie qu'on ne fera pas grand cas du féminisme dans les camps de réfugiés; leur taux de fécondité de 3.9 permettra aux nouveaux arrivants de dépasser les allemands d'ici 2047.