Ces travailleuses qu’on aurait grand intérêt à choyer

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Depuis des années déjà, la FTQ, et plus particulièrement l’Union des employés et employées de service, soutient ces travailleuses à qui on ne reconnaît presque aucun droit.
Photo: iStock Depuis des années déjà, la FTQ, et plus particulièrement l’Union des employés et employées de service, soutient ces travailleuses à qui on ne reconnaît presque aucun droit.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée des femmes

Elles seraient peut-être 25 000 à travailler dans les maisons privées, à prendre soin des enfants, de la famille ou de personnes âgées. Malheureusement, on ne sait presque rien à leur sujet et elles ne possèdent pratiquement aucune protection comme travailleuses.

Il y a autour de nous une catégorie de travailleurs dont on ignore pratiquement l’existence. Ce sont les aides familiales (les nounous, les bonnes, les domestiques…), ces femmes qui, souvent à domicile, s’occupent des enfants, de la famille et des personnes âgées. Or, comme le relate Stéphanie Bernstein, professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM, dans une société vieillissante, elles sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important.

Depuis des années déjà, la FTQ, et plus particulièrement l’Union des employés et employées de service (section locale UES-800), soutient ces travailleuses à qui on ne reconnaît presque aucun droit. « Nous avions conclu une entente de solidarité avec l’Association des aides familiales du Québec puisqu’on voulait les aider à se prévaloir de leurs droits », explique Louise Mercier, conseillère et vice-présidente de la section locale 800 de l’UES.

Ce sont des travailleuses qui devraient avoir les mêmes droits que tout autre travailleur, poursuit-elle, normes minimales du travail, santé et sécurité au travail, indemnisation en cas d’accidents de travail, droit de s’associer et de se syndiquer, etc., « mais on est toujours pris avec le fait qu’elles sont souvent seules à travailler chez un employeur privé ».

En plus, comme il s’agit souvent de personnes émigrantes, il est extrêmement difficile de les rejoindre, de poursuivre la représentante syndicale. Combien sont-elles ?, se demande-t-on… Nul ne peut le dire !

Très fières de leur travail

Pour cette raison, l’UES-800 a commandé une étude à une juriste de l’UQAM afin d’évaluer quelles lois devraient s’appliquer à ces travailleuses et de quelles protections elles devraient bénéficier.

Comme le dit celle qui a mené cette étude, Stéphanie Bernstein, tout compte fait, c’est dans l’intérêt de la société et des gouvernements de donner de bonnes conditions à ces travailleuses étant donné qu’on favorise de plus en plus le développement des soins à domicile ainsi que la mise en oeuvre de politiques visant à favoriser l’autonomie des personnes.

Ainsi, selon cette juriste, les aides familiales joueront un rôle de plus en plus intéressant pour les gouvernements, puisqu’en fournissant des soins à domicile, elles retardent le moment où les personnes en perte d’autonomie doivent être prises en charge par l’État. « Tout cela requiert des travailleuses d’expérience et qui ont les compétences nécessaires pour faire ce travail », remarque-t-elle. L’apport des aides familiales est même, selon elle, l’un des enjeux qui se posent avec de plus en plus d’urgence dans notre société vieillissante.

Pourtant, on leur reconnaît peu ou pas de droits comme travailleuses. « L’objectif de la recherche, indique Mme Bernstein, était de faire la recension des droits de ces personnes — qui sont en très vaste majorité des femmes —, de regarder quelles sont leurs protections juridiques et comment le droit exclut ou inclut ces travailleuses. » À cette fin, son équipe a examiné les législations de quatre provinces — le Québec, l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta — ainsi que la législation fédérale en matière d’immigration.

« Ce que nous avons constaté — et il n’y a pas de surprise là-dedans —, c’est que la résidence comme lieu de travail est généralement considérée comme un lieu de travail pas comme les autres et qu’en conséquence, on n’applique pas les lois de la même façon », résume la chercheuse. C’est particulièrement le cas en ce qui concerne la prévention des accidents de travail et des maladies professionnelles. « On présume que les maisons sont des lieux sécuritaires, mais il y a nombre de dangers, note-t-elle. Mais comme on considère que ce ne sont pas des lieux de travail comme les autres, les protections sont moindres. »

Et le point le plus important, poursuit-elle, c’est l’identité de l’employeur : « Du moment que celui-ci est un particulier, les travailleuses ont beaucoup moins de protection », a-t-elle observé.

Par contre, fait inusité, Stéphanie Bernstein a constaté que ces travailleuses sont très fières de leur travail. « Dans le cadre de notre étude, nous avons entendu la voix de ces travailleuses, explique-t-elle. Et ce qui en est ressorti, c’est le fait que ces femmes aiment leur travail et qu’elles sont dévouées. Mais elles ressentent qu’il y a une sous-valorisation sur le plan salarial et des conditions de travail, et elles désirent qu’on valorise leur travail — un travail important pour la société dans son ensemble. »

Une reconnaissance… pas québécoise !

En 2011, l’Organisation internationale du travail (OIT) a adopté la Convention no 189 concernant le travail décent pour les travailleuses et travailleurs domestiques. Ratifiée par 19 pays à ce jour, celle-ci décrète que les aides familiales sont de véritables travailleuses et devraient par conséquent bénéficier des mêmes droits que tout autre travailleur.

« Cela a été un moment très important, puisque c’est la reconnaissance qu’il s’agit d’un véritable travail, souligne Stéphanie Bernstein. Enfin, on reconnaît dans une convention internationale qu’elles devraient avoir les mêmes droits que les autres travailleurs. Or, c’est très important, non seulement sur le plan symbolique, mais également normatif. »

En pratique, note la juriste, les législateurs nationaux ne peuvent désormais plus continuer de maintenir l’exclusion historique des « domestiques » comme on l’a fait jusqu’à présent.

Cependant, hélas, le Canada n’a pas encore ratifié cette convention, malgré le fait qu’il en ait exprimé l’intention il y a plusieurs années déjà.

De surcroît, Louise Mercier soulève que le gouvernement du Québec a laissé complètement tomber l’Association des aides familiales du Québec. « Au cours de la dernière année, dit-elle, l’association a vu ses subventions coupées et a dû suspendre ses activités. Comme tant d’autres groupes de l’économie sociale,l’association est victime de l’obsession de l’austérité du gouvernement Couillard. »

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