Les femmes souffrent des compressions

Arnaud Stopa Collaboration spéciale
« À la commission des femmes de l’ONU, j’ai vu une présentation du gouvernement canadien qui parlait des services de garde. On disait que c’était très important, et qu’on est parmi les meilleurs », raconte Véronique de Sève.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir « À la commission des femmes de l’ONU, j’ai vu une présentation du gouvernement canadien qui parlait des services de garde. On disait que c’était très important, et qu’on est parmi les meilleurs », raconte Véronique de Sève.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée des femmes

La charge du gouvernement provincial sur les services offerts à la population dans le but de lui offrir un budget équilibré n’a fait aucune exception. Le réseau des centres de la petite enfance a vu ses allocations diminuer de 194 millions de dollars depuis 2014. Des compressions qui ne touchent pas que les enfants.

Avec la signature d’un accord entre l’Association québécoise des centres de la petite enfance, le dernier réfractaire des cinq représentants des centres de la petite enfance (CPE), et le gouvernement libéral le 22 février dernier sur la baisse du budget de 120 millions de dollars, les femmes subiront une nouvelle fois les dommages collatéraux d’une bataille contre le déficit, selon Véronique de Sève, vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

« Quand on parle des CPE, des responsables de garde en milieu familial ou des milieux scolaires, c’est encore majoritairement des femmes, explique-t-elle. Comme mères, mais aussi comme travailleuses, parce que c’est la majorité des personnes qui travaillent dans ces réseaux. »

En effet, en 2010, 92 % du personnel en petite enfance et 80 % dans les garderies subventionnées étaient des femmes, selon un rapport du ministère de la Famille. Ce dernier, en imposant une diète financière, risque alors de remettre en cause la place de la femme dans la société. Tant comme éducatrice — l’Association québécoise des CPE parle d’une possible perte de 2500 emplois — que travailleuse tout court.

« Les parents calculent combien ça va leur coûter d’envoyer leurs enfants dans un service de garde, illustre Véronique de Sève. Lorsqu’ils en viennent à dire que ça va leur coûter trop cher, qu’est-ce qui va arriver ? Il va y avoir un salaire qui va partir, quelqu’un qui va rester à la maison. Comme on sait que ce sont encore les femmes qui gagnent moins que les hommes, on sait qui va rester. »

Bataille de femmes

La création des CPE en 1997 avait pourtant eu pour ambition l’émancipation des femmes de leur rôle maternel. En proposant un service de garde de qualité, Québec envoyait le message qu’elles pouvaient aller travailler sans avoir peur pour l’avenir de leur progéniture. « Les femmes souhaitaient mettre en place des lieux qui permettaient de dire : « Je ne me sens pas coupable de partir travailler , se souvient la vice-présidente de la CSN. C’était extrêmement important, ce réseau : on l’a mis en place avec un programme éducatif, de sociabilisation et d’aide aux familles les plus vulnérables. » L’instauration du Régime québécois d’assurance parentale, en 2006, venait appuyer le réseau des garderies à 7 $, à l’époque. Vingt ans plus tard, 75 % des mères d’enfants de moins de 6 ans travaillent, dépassant même le taux ontarien. En 1996, elles n’étaient que 63 %.

Idéologie politique

Selon la CSN, les mesures prises par le gouvernement ne reflètent que l’idéologie néolibérale de l’aversion pour les services publics. « Le gouvernement a toujours eu une oreille beaucoup plus attentive aux chambres de commerce, au monde financier […]. Ils sont alors allés voir tous les programmes depuis 2014 pour voir où ils pourraient récupérer de l’argent pour atteindre l’équilibre budgétaire. Ils coupent dans des services extrêmement importants pour une société comme le Québec, qui touche les enfants, nos adultes de demain. »

Avec les nouveaux crédits d’impôt sur les services de garderie, Véronique de Sève prédit que les parents se tourneront vers les garderies commerciales. « On est en train de déshabiller Paul pour habiller Jean, explique-t-elle. Ça va avantager ces garderies, qui, à notre sens, sont en recherche de profit sur le dos des enfants. C’est inacceptable. »

Véronique de Sève rappelle aussi qu’en 2010, le ministre de la Famille Tony Tomassi avait été remercié après sa présumée implication, justement, dans un système de favoritisme dans le dossier des garderies. « Les libéraux sont en train de faire passer par la porte de côté ce qu’il tentait de faire passer par la porte en avant jadis. Mais ils se sont fait taper sur les doigts. »

D’autant plus que les prestations offertes dans ces garderies sont très critiquées. L’Institut de la statistique du Québec indiquait en 2014, dans un troisième rapport d’affilée, le taux de services de garde dont la qualité est insatisfaisante : il est de 41 % dans les garderies commerciales contre seulement 2 % dans les CPE. Avec les nouvelles mesures d’austérité, on touche alors à l’excellence du réseau. Excellence qui fait même la fierté du Canada. « À la commission des femmes de l’ONU, j’ai vu une présentation du gouvernement canadien qui parlait des services de garde, raconte Véronique de Sève. On disait que c’était très important, et qu’on est parmi les meilleurs. Mais quand on regardait les chiffres de plus près, heureusement que le Québec avait le réseau des CPE, car c’est grâce à lui que nos chiffres [canadiens] sont bons. »


Une loi-cadre pour la conciliation famille-travail-études

Le 14 février dernier, la Coalition pour la conciliation travail-famille-études présentait sa plateforme en vue de sensibiliser les députés sur cette question. Elle espère ainsi qu’une loi-cadre puisse être adoptée par l’Assemblée nationale. Parmi les revendications, elle propose « des mesures facilitant la conciliation, telles qu’une réduction du temps de travail, la semaine comprimée de quatre jours sans perte de salaire et d’avantages sociaux, l’utilisation de banques d’heures accumulées, des congés payés pour des obligations familiales, des congés sans solde, des congés autofinancés [congés à traitement différé], l’affichage de l’horaire de travail au moins une semaine à l’avance et le droit de refuser de faire des heures supplémentaires ».